En aout dernier, j’ai
vu passer un article au sujet d’un livre intitulé "Génération
blogueuses", dont la sortie était prévue le 5 septembre. Enthousiasmée
par toute initiative visant à mettre à l’honneur les femmes sur le net dans
leur diversité, j’ai immédiatement essayé d’en savoir plus.
En fouinant sur le
web, j’ai pu ainsi découvrir la couverture et le descriptif du livre.
1er choc
visuel, les illustrations très girly censées symboliser toute la richesse de la
blogosphère féminine : du rose et du pastel à gogo, du headband, du
t-shirt Mickey et du tutu, et bien sûr des blogueuses forcément toutes montées
sur talons hauts. Pourquoi pas, si le contenu tient la route.
Sauf que les thèmes
ultra-stéréotypés supposés être représentatifs de la "génération blogueuses" ne plaident toujours pas en la faveur de l’ouvrage : mode, beauté,
cuisine, shopping, déco et lecture. Pour dédramatiser cette dernière thématique-alibi
un peu trop intello sans doute, la jeune fille représentée porte son livre
d’une main et le magazine "Elle" de l’autre. L’honneur (et la
futilité) sont saufs !
A la lecture de ces
thématiques, on croirait feuilleter un magazine des années 50, un "Modes
et Travaux" version 2.0 auquel il ne manquerait que la rubrique "couture" ! Où sont passées les blogueuses politique,
high-tech, cinéma, sport ou humour ? Pas assez vendeuses sans doute…
Un coup d’œil à la
quatrième de couverture a confirmé mes premières réticences:
« Comment customiser une simple veste en jean
? Quels sont les accessoires indispensables à la réalisation des cupcakes ? Où
se rendre pour siroter un bon mojito ? Quelles sont les expositions
incontournables de la saison ? La vie de tous les jours est constellée de
petites interrogations auxquelles il est souvent bien difficile de trouver une
réponse simple et rapide. Les bloggeuses, des filles dans l’air du temps et
avec des idées plein la tête, publient chaque jour sur la toile un nombre
impressionnant d’articles de qualité afin de nous faire partager leurs
passions, coups de cœur, adresses fétiches, ou encore leurs petites astuces du
quotidien. Nouveau phénomène de société, la blogosphère féminine est vite
devenue une référence ludique et pratique pour tout un ensemble de lectrices,
en quête d’informations riches et personnalisées. Chaque bloggeuse a reçu carte
blanche pour la réalisation de son portrait afin de rendre compte au mieux du
lien complice qui existe entre chacune d’elles et leurs lectrices. Un livre
unique qui dresse le portrait de filles modernes et aux univers fascinants.
L’ouvrage sera également ponctué d’interventions de personnalités sur le
phénomène des blogs et conclu par un guide thématique des blogs à ne pas
manquer. ».
Dommage qu’au-delà de
toutes ces interrogations plutôt futiles ne figurent pas également "quel
film aller voir ?" "comment comparer les programmes électoraux
des différents candidats ?" ou "où trouver les résultats du
dernier tournoi de tennis ?". Il est déplorable de devoir l’écrire
mais ce sont aussi des thématiques qui sont traitées par les femmes et qui les
intéressent.
Piquée par la
curiosité, j’ai donc sollicité le service de presse, qui m’a envoyé le livre au
format PDF.
Au total, une
cinquantaine de blogueuses interviewées, chaque portrait représentant une
double page. J’ai été étonnée de n’y voir figurer qu’une ou
2 « influentes » : c’était apparemment une volonté de
l’auteure qui souhaitait faire découvrir un vivier de nouveaux talents.
Pourquoi pas, intention louable. Sauf que l’explication est peut-être autre,
une blogueuse célèbre m’ayant confié qu’elle avait refusé d’y figurer par
manque de temps. En effet, il était demandé aux participantes de fournir non
seulement les réponses à l’interview mais également la mise en page de leur
double page !
Les textes restants
étant rédigés par des personnalités, laïus qui cadrent parfaitement avec
l’angle ultra-stéréotypés du livre.
Voici ainsi la vision
éthérée de la blogueuse selon Ariel Wizman :
« Ah ! les blogueuses et leur univers
douillet, leurs posts, sans doute envoyés à proximité d’une tasse de lapsang
souchong, depuis un studio impeccable fleurant la bougie parfumée. Leurs
passions, curiosités, points de vue, découvertes et enthousiasmes, toujours
authentiques, lumineux, me font rêver et souvent me tiennent en haleine. Un
post de fille n’a pas le même goût qu’un post masculin, toujours suspect
d’émaner d’un nerd. »
Ben oui, une
« fille » ça sent forcément bon, ça a du goût et ça sirote du thé.
Mais le meilleur est à venir :
« La féminité dont participe tout blog est
sans doute plus importante que la qualité des blogs féminins. Car il y a dans
cette expression libre un fond de révolte réfléchie, qui est à l’honneur du Web
et souvent bien plus nuancé que le féminisme criard des pasionarias
médiatiques, ou celui, édulcoré et complaisant, des magazines féminins. »
Forcément, ce qui
compte dans la blogosphère féminine c’est la féminité, pas le contenu !
Prenez-en de la graine, « féministes criardes » ! Ce qui est
savoureux, c’est qu’Ariel Wizman tape sur les magazines féminins alors même
qu’il écrit chaque semaine un édito pour Grazia ! Cherchez l’erreur !
Pour Dominique
Cuvellier, « captologue,
décrypteur de tendances et blogueur », les blogueuses sont « des
jeunes femmes vivantes et vivaces qui s’épanouissent dans notre société de consommation qui, pour être parfois
illusoire, n’en est pas moins palpitante tant
elle produit de gestes, d’usages, d’objets, de marques. » Comprenez, de
potentielles mannes financières pour les marques (n’oublions pas que l’auteure
est également directrice d’une agence).
Farid Chenoune quant
à lui, historien de la mode, résume les blogueuses à des divas de cour d’école
et réduit celles qui commentent à des commères « féroces et
teigneuses »
« Les blogueuses me font penser à ces reines
de mes cours d’école et de collège qui par une autorité, une aura ou un charme
mystérieux savaient imposer leur empire au peuple des filles sans éclat. On les
idolâtrait ou on les détestait. Sur les blogs, les relations qui se tissent
autour des reines ont cette même âpreté cash.
Les demoiselles d’honneur, les amoureuses, celles-qui-voudraient-être-la-préférée, déposent à leurs pieds
leurs compliments électroniques et leurs bouquets de fleurs virtuelles. Et les
commères amères, féroces et teigneuses, leur crachent leur fiel à la figure. Ce
que j’aime le plus chez les blogueuses, ce sont les commentaires. »
Qu’en est-il de la
cinquantaine de blogueuses retenues ? Au total 22 blogs figurent dans la
rubrique « mode », 11 dans la rubrique « cuisine, 8 dans
la rubrique « beauté », », 1 dans la rubrique déco. Il n’y a que 4
blogs pour représenter la rubrique « culture », 1 seul dans la
rubrique « illustration », un seul également dans la section « design ».
Nulle trace des blogueuses politiques, sport ou high-tech.
Il faut attendre la fin de
l’ouvrage pour tomber sur un annuaire aride de 700 blogs, uniquement composé
d’une très brève description et du nom du site et enfin découvrir des rubriques
moins stéréotypées telles que « voyage » « geek/tech » ou
« art/culture ».
Dans
un billet récent, j’avais évoqué une récente étude américaine menée par le
« OpEd project ». Celle-ci avait démontré que les journalistes
féminines avaient tendance à être cantonnées aux « sujets roses »
(« pink topics ») résumés par l’abréviation « 4F » :
food (cuisine), furniture (décoration), fashion (mode) et family (famille).
Seuls 11% des articles de la rubrique « économie » avaient été écrits
(ou co-écrits) par une femme.
Sur internet, alors que les
femmes s’emparent plus facilement de sujets moins stéréotypés, les médias
semblent rechigner à leur offrir la visibilité qu’elles méritent, préférant
dessiner la caricature d’une blogosphère buveuse de thé et mangeuse de
macarons. Sortiront-elles un jour les femmes des «4F » dans lesquels elles
les ont enfermées ?
Edit 1 : Je n'ai bien évidemment rien contre les blogs cuisine ou mode, les lisant moi-même régulièrement. Ce qui me dérange, c'est résumer la blogosphère féminine à ces seules thématiques.
Edit 2 : Dans les commentaires, une lectrice a remarqué l'absence des blogs de maman, pourtant très actifs sur la toile, dans cet annuaire. Pas aussi glamour que les macarons et les bougies parfumées, les biberons et les couches culottes ?