> Sa silhouette à la fenêtre

mardi 23 octobre 2012

Sa silhouette à la fenêtre



Pendant longtemps, je n’ai pas pu passer sous sa fenêtre.

Je faisais des détours, je prenais des chemins de traverse.

Et puis un jour mon frère s’est installé dans son appartement pendant quelques mois alors je n’ai plus pu me défiler.

Il avait beau avoir tout repeint de blanc, décoré chaque m2 avec goût, tout me rappelait ma grand-mère.

Je la revois assise sur son grand canapé fleuri, sa main dans la mienne pendant que je lui racontais mes bribes de vie. Pour elle, rien n’était grave : quand je lui faisais part de mes appréhensions au sujet d’un contrôle, d’un examen ou d’un entretien elle me rétorquait « Dis toi que c’est faciiiile ! ». Pourtant, on ne peut pas dire que sa vie, elle, ait été facile, entre sa mère, raflée en plein Paris et jamais revenue, et son frère, qu’elle était allée rechercher dans un camp de travail grâce à de faux papiers. Coquetterie ultime, elle en avait profité pour se rajeunir sur sa carte d’identité falsifiée, si bien que personne ne savait vraiment quel était son âge.

Elle me répétait souvent que j’étais sa première petite fille et que ça changeait tout, j’aimais cette place de favorite alors même qu’elle pouvait être parfois cinglante à mon égard.

Comme lorsque j’arrivais chez elle les cheveux lâchés et qu’elle me demandait de les attacher car je faisais trop « orientale » à son goût. Armée d’une brosse, elle s’escrimait alors à discipliner cette chevelure trop bavarde et la contenait au sein d’un élastique bien serré.

J’admirais sa dignité et sa force de caractère. Nous ne savions presque rien de son histoire douloureuse, aussi découvrions-nous au fil des héritages une sœur dont nous ignorions l’existence, une cousine réapparue du néant. Elle ne se plaignait jamais et n’avait pratiquement jamais vu un médecin de sa vie. 

A plus de 90 ans, elle avait été agressée à son domicile par un drogué qui s’était fait passer pour un postier. Une fois la porte ouverte, il s’était jeté sur elle et l’avait enfermée dans la salle de bains. Elle avait réussi à en sortir et l’avait frappé à coup de balai. Il était reparti bredouille.

Lorsque nous nous étions inquiétés pour ses bleus sur le bras, elle prétexta être tombée. Ce n’est que bien après qu’elle nous confia avoir été agressée.

Elle avait un accent roumain à couper au couteau mais je ne m’en rendais pas compte, comme une sorte de langue maternelle familière à laquelle mon oreille se serait habituée. Il avait fallu qu’une amie me demande « Elle a un sacré accent ta grand-mère, elle vient d’où ? » pour que je prenne conscience de sa différence.

Avec mon grand-père, catholique dijonnais, ils formaient un couple atypique. Elle aimait me raconter, amusée, que quand elle l’avait rencontré au bord d’un lac, elle avait dit à la copine qui l’accompagnait : « Tiens, voilà un beau juif polonais ». Elle avait pris son nom, bien français et transformé son prénom, sans doute trop juif à ses yeux. D’ « Esther » elle était devenue « Estelle ».

Je tiens d’elle mon nez, fin et long, mes yeux noirs, mes cheveux bruns alors que tout le monde pense qu’ils sont hérités de ma mère, née en Algérie.

Je revois encore sa petite silhouette à son balcon, me saluant d’un air presque enfantin lorsque je quittais sa maison. C’était un rituel qui me pinçait le cœur à chaque fois. Elle, si forte, ressemblait à ce moment-là une petite fille qui agitait sa petite main depuis sa fenêtre. J’ai encore beaucoup de mal aujourd’hui à passer devant son immeuble et à me remettre de la vision de sa fenêtre vide.

Ma belle-mère de 80 ans a la même habitude. Dimanche dernier, alors que je me retournai pour la saluer, son image et celle de ma grand-mère se sont superposées. 2 mêmes silhouettes, graciles et fragiles au balcon. Mes enfants, loin devant moi, étaient déjà dans l’après. Je courrai alors après eux et tournai leurs têtes en direction de la fenêtre. « Dites au revoir à mamie les enfants » lançai-je d’une voix chevrotante, émue par ce carambolage entre les époques.

Regardez bien votre grand-mère au balcon les enfants. Remplissez vos yeux et votre cœur.

Parce qu’on ne sait pas de quoi demain est fait. Et que c’est aujourd’hui que se construisent les souvenirs de demain.