«Je vous dis la vérité. À 50 ans, je suis incapable d'aimer une femme de 50 ans. (...) Je trouve ça trop vieux. Quand j'en aurais 60, j'en serai capable. 50 ans me paraitra alors jeune». «Non ça ne me dégoûte pas, ça ne me viendrait pas à l'idée. Elles sont invisibles. Je préfère le corps des femmes jeunes, c'est tout. Point. Un corps de femme de 25 ans, c'est extraordinaire. Le corps d'une femme de 50 ans n'est pas extraordinaire du tout.» Yann Moix dans Marie-Claire,
Je ne vais pas écrire une lettre à Yann Moix, il ne m’intéresse pas
Je ne vais pas lui montrer mes fesses pour lui prouver qu’il est dans l’erreur
Je ne vais pas poster des photos de Cindy Crawford ou de Monica Belucci pour lui montrer qu’il existe des cinquantenaires désirables
Je ne vais pas lui dire qu’il a un petit kiki pour l’humilier
Je ne vais pas essayer de lui prouver qu’il a tort.
Car malgré ce qu’il pense, il n’y a rien de subversif ou d’original dans ces propos. Il n’est que le perroquet utile du patriarcat.
Notre société trouve qu’une femme qui a les cheveux blancs est négligée alors qu’un homme c’est sexy.
Qu’une femme mûre qui a du ventre se laisse aller alors qu’on trouvera ça charmant chez un homme du même âge.
Notre société trouve normal qu’à la télé ou au cinéma un sexagénaire soit marié à une trentenaire. Notre société trouve normal que les femmes à partir de 50 ans deviennent invisibles dans la publicité (même pour des crèmes anti-rides on leur préfère des jeunes) dans les médias (à part pour les numéros spécial séniors), au cinéma.
L’association AAFA a même appelé cela le « tunnel des 50 » : « Les femmes constituent la plus grande proportion d’artistes-interprètes de 20 à 35 ans mais autour de 50 ans, ce sont les hommes qui sont majoritaires. Les comédiennes semblent disparaître après quarante ans pour réapparaître à soixante-cinq, mais au compte-gouttes, dans des rôles de grand-mères ! À partir de 50 ans, les femmes développent un super pouvoir : elles deviennent invisibles. Surtout à l’écran! Et c’est donc en pleine maturité professionnelle que les comédiennes de 50 ans affrontent le grand vide. »
Yann Moix parle de tribunal du goût, Gérard Miller vole à son secours invoquant la police du fantasme. C’est vrai après tout, tous les goûts sont dans la nature dit l’adage. Pourtant comme l’a démontré Bourdieu, les goûts (et les dégoûts) ne sont pas neutres et ont un fondement social. Tout comme les fantasmes ne sont pas « hors sols » car ils disent beaucoup des rapports entre les femmes et les hommes, de la place de chacun dans la société et dans l’imaginaire collectif. Réduire ses propos à une simple affaire de goût ou de fantasme, c’est nier la notion de rapport social et de domination.
Au-delà de l’opinion de Yann Moix qui m’importe peu, ce que je trouve extrêmement violent c’est qu’un magazine féminin lui tende le micro sans aucune contradiction (alors que Marie-Claire l’avait déjà fait il y a quelques années en laissant Yvan Attal déclarer sans ciller qu’il tuerait sa femme si elle le quittait pour un ouvrier).
Il est vrai qu’instiller le doute et l’insécurité chez les lectrices constitue un véritable modèle économique. Faire comprendre aux femmes qu’elles sont laides et vieilles permet de leur vendre quelques pages plus loin des crèmes anti-âges hors de prix ou de vanter les mérites des injections de botox. Question presse féminine, « Elle » a également fait fort en sortant un article titré « 35 femmes de plus de 50 ans ultra badass qui n'ont pas besoin de Yann Moix ». Badass pour le magazine = faire 20 ans de moins (+ ou - naturellement) et une taille 36. Et les autres femmes à la fesse molle, aux bajoues qui tombent et aux cheveux blancs ? Doivent-elles se cacher dans un trou? Est-ce vraiment prendre la défense des femmes que d’affirmer "Regarde Moix tu t'es trompé, y en a qui sont bien"?
Répondre à la question du corps par le corps est aussi ce qui m’a gênée dans les initiatives de certaines internautes postant des photos de femmes de 50 ans, minces et paraissant beaucoup plus jeunes que leur âge. Ou Colombe Schneck qui a répondu à Moix en affichant une photo de son postérieur parfait et galbé. Quel est le message derrière tout ça ? Non, je ne suis pas comme toutes ces vieilles que tu conspues ? Regarde ce que tu rates ?
Là-dessus, je rejoins Moix : oui les corps des femmes de plus de 50 ans sont invisibles. J’entends ici les corps correspondant vraiment à cet âge biologique, pas les corps qualifiés d’ « extraordinaires » par l’écrivain. Pas ceux des cinquantenaires médiatisées : modelés, liftés, lissés, amincis, ils entretiennent l’illusion que tout n’est qu’une question de volonté.
Plutôt que de répondre à Moix, qui n’a que peu d’intérêt à mes yeux, je préfère m’adresser aux femmes.
A mes sœurs de rides, de bajoues et de fesses molles : votre corps n’est pas une somme d’imperfections, il est votre histoire mais ne constitue pas l’intégralité de votre identité.
Aux femmes médiatisées : je ne vous juge pas, vous êtes vous-même victimes d’un système qui promeut le jeunisme. Epargnez-nous juste s'il vous plait les conseils beauté à base de « le secret de ma jeunesse ? Un verre de citron à jeun et une bonne nuit ».
Aux mères : éduquez vos garçons pour qu’ils ne deviennent pas des Moix en puissance, montrez l’exemple à vos filles en ne vous pesant pas devant elles ou en critiquant votre apparence dès que vous vous croisez devant une glace. La détestation de soi peut malheureusement être contagieuse.
Aux femmes journalistes, rédactrices en chef : pensez sans cesse à la cohérence de votre ligne éditoriale. Rien ne sert de faire des événements « girl power » ou des couvertures sur le féminisme cool pour tendre des micros à des hommes sexistes sans jamais leur apporter la contradiction. Cessez d’être obsédées par les annonceurs et pensez davantage à vos lectrices qui sont déjà de moins en moins nombreuses à vous lire.
Femmes, cessons d’être l’armée des invisibles. Unissons-nous et utilisons notre énergie pour changer le monde plutôt que de vivre dans la quête perpétuelle de la validation du regard masculin. N’attendons pas leur certificat de baisabilité.
Soyons solidaires : que celles qui correspondent aux normes de beauté de la société n’utilisent pas leurs corps pour clamer « regardez, je ne suis pas comme elles ». Elles « les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf » pour paraphraser Virginie Despentes.
Elles, les « corps ordinaires ».
Ne sous-estimez pas leur pouvoir.








