> De mains en mains

vendredi 26 avril 2013

De mains en mains



Plusieurs personnes m'ont demandé de mettre en ligne les textes produits lors de l'atelier d'écriture des nouveaux talents. Voici donc celui écrit lors de l'avant-dernière journée.

La consigne était la suivante : "Ecrire une scène clé de son roman, un moment décisif et prendre un risque. Choisir une difficulté". Si la consigne vous inspire, n’hésitez pas à participer vous aussi.

"J’aimerais, là tout de suite, dire aux enfants de se taire, de nous laisser à nos débats interminables d’autrefois, à nos conversations sans queue ni tête. 

Mais les enfants sont muets, comme nous, calés dans leur siège auto, tels des animaux sauvages sentant l’orage venir. 

J’observe sa main qui va et qui vient, saute du volant au levier d’accélérateur. Ses mains carrées, si différentes des miennes, des mains de pragmatique, de chef d’entreprise. 

Au début nous en riions de ce décalage entre nous,  de cette alliance improbable de la carpe et du lapin. Tu te moquais de mon côté artiste et bohème, je raillais tes atours de bourgeois, ton insupportable côté rive gauche. 

Coup bref d’accélérateur. Coup de frein. 

Ma tête, en retombant, me pèse. 

Je me souviens encore de notre sortie de la maternité, moi assise à l’arrière avec notre précieux trésor, toi conduisant à 2h à l’heure par peur de le heurter, de nous heurter. Aujourd’hui j’ai l’impression que tu comptes plutôt sur les airbags pour nous protéger. La technologie est décidément quelque chose de formidable. Elle permet d’éviter la mort, de rapprocher les gens, de retrouver d’anciennes amours que l’on croyait enterrées. Et de passer à la moulinette un quotidien sans saveur. 

Aujourd’hui cette magnifique berline toute option me ramène chez ma mère, en toute sécurité et sans risque de se perdre grâce à un GPS très sophistiqué. Cet autoradio numérique avec clé USB intégrée beugle sa soupe pop, nous évitant ainsi d’avoir à meubler le silence par une conversation vaine. Je te chanterais bien la complainte du progrès mais tu ne connais sans doute pas Boris Vian. Et je crains que cette petite extravagance que tu appréciais tant autrefois se retrouve consignée dans mon dossier. Pas besoin d’aggraver mon cas.

Pour trouver une maigre consolation à toute cette débâcle, j’observe froidement tes pores dilatés, tes tempes dégarnies, ton ventre qui pointe sous la chemise.

Quand je travaillais dans l’industrie, avant tout ça, on mettait les produits sous des lampes puissantes pour voir comment ils évolueraient avec le temps. 10 ans résumés en 5 minutes, le vieillissement accéléré ça s’appelait. En te voyant, je me dis que ce genre de machine devrait être appliquée à l’humain, ça éviterait bien des désillusions. Sentiments effilochés, corps dégradés, on montrerait la photo aux futurs mariés en leur demandant « Vous êtes vraiment sûr? Le meilleur c’est maintenant, le pire ça sera ça». 

Je pose ma main sur la tienne, en espérant y trouver un peu de chaleur ou au moins sentir le sang y affluer. Mais ta main est comme morte, simplement posée sur le levier de vitesse, comme une main de pantin cassée qui serait tombée là par hasard. Enième façon de me dire que tu passes la main et me rends la mienne. Tu files,  sans doute pour fuir ta vie étriquée et livrer à destination ce paquet encombrant que nous constituons désormais tous les 3.

« Madame, vous m’entendez ? Serrez ma main si vous m’entendez. Elle répond pas, quelqu’un peut appeler une ambulance ? Quelqu’un d’entre vous peut-il sortir ses putains de mains de ses poches et appeler le SAMU ? » "