Ce billet est une réponse au texte de Corinne Perpinya "Piss off".
Chère Corinne,
Tu me permettras de t’appeler par ton prénom, toi qui as
fait de « la littérature ton métier » comme tu nous l’expliques
doctement
dans ton billet.
Tu vends des livres, moi j’écris pour vivre, donc nous avons
au moins ce point commun.
Sauf que, contrairement à toi, je n’ai pas la prétention de
faire de la littérature. Je fais d’ailleurs sans doute partie à tes yeux de
cette myriade de blogs « bêtes » et « sans intérêt »
que tu décris dans ton billet: « Déposer un petit détritus sur un blog où
pas un billet ne pourrait être sauvé tant il n’y a pas de fond. Lire, quand
même, pour se tenir au courant, un texte où tout est moche. Le style, le
vocabulaire, la compréhension. N’en retenir que la vulgarité. ».
Ce n’est pas grave.
Et cela ne m’empêchera pas de te donner mon avis sur ton billet.
Je vais commencer par notre point de concorde, puisqu’il y
en a un.
Oui, je suis d’accord avec toi, notre société manque de
temps, d’analyse de recul. Il y a quelques années de cela, le futur était envisagé
comme un monde où les robots feraient tout à notre place. Aujourd’hui, alors
même que l’on se retrouve encerclés d’écrans, de machines et d’ordinateurs en
tout genre, on n’a jamais autant manqué de temps.
Etonnant paradoxe.
Cette course au temps et à l’instantanéité se retrouve
également dans la qualité des écrits produits. Trop souvent, les articles
« attrape-clics » sont ceux qui sont les plus lus et le plus demandés
par les rédactions web. Trop souvent, celles-ci se contentent de pondre des
papiers sur l’actualité à chaud, sans réflexion, juste histoire d’être bien
placées dans les résultats de « Google actualité ». Trop souvent ces
quelques lignes se résument à des copiés-collés de tweets mis bout à bout,
faute de mieux.
Tout cela me désole, comme toi, d’autant que je vis aussi de
cette écriture là.
Pour autant, je trouve ton regard porté sur le monde des
blogs extrêmement caricatural et réducteur. « Le net regorge de blogs »
affirmes-tu, mais seuls une poignée d’entre eux mérite d’être lus. « Ces
petites pierres précieuses dans une déchetterie géante… ».
Je me demande
bien combien de blogs as-tu lu pour avoir un avis si définitif.
Pour ma part,
je préfère un blog mal écrit, futile et sans style à pas de blog du tout. A
chaque lecture, je me contente de saluer
l’acte d’écriture et le temps passé plutôt que de m’ériger en prêtresse du bon
goût. Si ça ne me plait pas, je passe mon chemin, respectueusement, puis vais
piocher ailleurs ma dose de plaisir quotidien.
Contrairement à ce que tu
sous-entends, je ne trouve pas qu’internet participe à ce processus
d’abêtissement collectif. Au contraire, je trouve qu’il s’agit d’un
formidable outil de démocratisation du savoir. Et c’est d’ailleurs sans doute
cela qui te dérange. Que n’importe quel quidam puisse décider un jour d’ouvrir
un blog, de s’approprier l’écrit (parfois en dehors des codes établis par
l’élite) et d’être lu, cela te paraît insupportable. Cela perturbe l’entre soi
des têtes pensantes dont tu sembles faire partie.
Tu préfères résumer ça à de « l’inculture
ambiante », tout comme le succès de Gavalda ou de Marc Levy. Tu l’affirmes
dans ton billet, cela t’hérisse que certains « glapissent de bonheur à la
lecture du dernier Coelho » et viennent te dire que « non, Régis de
Sa Moreira, ils avaient trouvé nul ». Moi qui suis fille de libraire, je
préfère quelqu’un qui lit du Musso plutôt que rien du tout. J’ai la naïveté de
penser que ce type de lecture pourra peut-être un jour l’emmener vers d’autres
ouvrages. Et surtout je ne juge pas. On
peut avoir envie de lire juste par divertissement (non ce n’est pas un gros
mot) sans pour autant mettre sur le même pied Stendhal et Levy.
Je trouve d’ailleurs que notre système éducatif ne met pas
assez l’accent sur le plaisir que doit apporter la lecture. J’ai des souvenirs
amers de listes de classiques à ingurgiter lors de mon baccalauréat littéraire
qui auraient pu à jamais me dégouter de la littérature. Les fiches de lectures
rébarbatives qui dénaturent totalement l’exercice et confisquent le plaisir. Je
me revois encore compter le nombre de pages restantes, « Le rouge et le
Noir » à la main, ou pestant contre cette « Princesse de
Clèves » que je n’arrivais pas à terminer. D’ailleurs, après le
baccalauréat, je n’ai plus du tout eu envie d’entendre parler de livres.
Ironie du sort, c’est Anna Gavalda qui m’a remis le pied à
l’étrier de la lecture. Cette auteure dont la lecture t’arrache les yeux m’a
réconciliée avec la lecture. Je me souviens avoir été bouleversée par la
galerie de portraits de « J’aimerais que quelqu’un m’attende quelque
part ». C’est elle qui m’a donné envie de lire autre chose, beaucoup
d’autres choses.
Mais je suis consciente de mon privilège, contrairement à
toi. Si je lis aujourd’hui des ouvrages que tu aurais surement validés du sceau
de ton bon goût, c’est parce que je viens d’un milieu favorisé. Fille de
libraire, petite-fille d’un grand-père passionné par Proust, je n’ai pas les
mêmes cartes en main qu’un fils d’ouvrier.
Toi qui délivres des conseils de lecture quotidiennement, à
moi de te conseiller la lecture de « La Distinction » de Bourdieu.
« Les gens ont le goût de leur diplôme » explique-t-il dans cet
ouvrage. Il a ainsi démontré qu’il existait une correspondance entre la
hiérarchie des pratiques culturelles et celle des groupes sociaux. Les formes
les plus « nobles » de la culture sont ainsi appropriées par les
classes supérieures (opéra, musées), alors que les classes plus populaires se
contentent des produits de « grande diffusion » (variétés, roman
policiers, spectacles sportifs). La lecture est donc un acte éminemment
social dans lequel le niveau de diplôme parental joue également un rôle
prépondérant. Une pratique « légitime », apanage des familles les plus dotées
socialement, habituées de longue date à valoriser la culture de l’écrit, comme
l’explique
cette étude.
Résumer la lecture de Gavalda ou de Musso à de « la
pourriture ambiante », de la bêtise est donc à la fois faux, condescendant
et caricatural.
Pour conclure, chère Corinne, un dernier conseil de lecture
(fille de libraire, on ne se refait pas) : «
Les dix droits du lecteur » de Daniel Pennac, à afficher en majuscule dans
ta librairie.
Surtout le numéro 5.
Le droit de lire n’importe quoi.