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lundi 1 mai 2023

Coacher les femmes pour négocier leur salaire ne sert à rien


 

… sans une véritable déconstruction des biais de genre en entreprise.

Une étude de McKinsey ainsi révélé que les femmes qui avaient tenté de négocier une promotion ou une augmentation de salaire étaient 30% plus susceptibles d'être qualifiées d'"agressives" ou de "autoritaires" que les hommes.

Pour atteindre l’égalité, il ne suffit donc pas d’inciter les femmes à oser demander : les entreprises doivent également travailler à déconstruire leurs propres biais sexistes.

Voici 14 règles, proposées par l’experte en négociation salariale, Katie Donovan, pour créer un environnement plus équitable pour tous.tes les employé.e.s.

  1. Ne demandez plus aux candidates leur salaire actuel. Cela maintient les inégalités salariales. Katie Donovan propose de bannir du recrutement cette question. Elle a réussi à faire inscrire cette interdiction dans une loi passée en 2016 dans le Massachussetts. Quand l’employeur n’est pas autorisé à demander aux candidat.e.s le montant de son salaire actuel, le salaire d’embauche retenu augmente de 2 % pour les hommes par rapport à leur salaire précédent, et de 8 % pour les femmes

  2. Arrêtez de baser les offres de salaire sur les salaires antérieurs des candidates. Cela perpétue les inégalités salariales.

  3. Évaluez les emplois et les compétences de manière objective et non discriminatoire.

  4. Déterminez une fourchette de salaire pour chaque poste en fonction du marché, de la performance et des compétences requises. Les femmes sont moins nombreuses que les hommes à questionner le salaire d’embauche proposé et à postuler aux offres floues sur la marge de négociation salariale

  5. Offrez une fourchette de salaire plutôt qu'un chiffre unique pour donner aux candidates plus de marge de négociation.

  6. Assurez-vous que les offres salariales sont compétitives par rapport aux salaires du marché

  7. Assurez-vous que les femmes et les minorités raciales ont un accès égal aux emplois les mieux rémunérés.

  8.  Formez les recruteurs et les gestionnaires à la négociation salariale et à la diversité

  9. Éduquez les employé.e.s aux inégalités salariales et leur impact sur les femmes et les minorités raciales.

10.   Créez un environnement où les employées se sentent à l'aise pour négocier leur salaire. 

11.   Encouragez les employeurs à prendre en compte les soins familiaux et les obligations familiales lors de la négociation des salaires. 

12.   Utilisez des indicateurs de performance pour déterminer les augmentations salariales, plutôt que des critères subjectifs tels que l'estime de soi. 

13.   Mettez en place des mécanismes de transparence salariale pour permettre aux employées de comprendre comment sont fixés les salaires.

14.   Offrez des programmes de mentorat et de coaching pour aider les femmes et les minorités raciales à améliorer leurs compétences de négociation salariale.

En tant que spécialiste des stéréotypes de genre en entreprise, j'ai souvent constaté que la négociation salariale était un domaine où les femmes étaient désavantagées.

Il est temps que les entreprises prennent leurs responsabilités et déconstruisent leurs biais de genre pour garantir une égalité salariale pour tous.tes les employé.e.s.

Et vous, connaissez-vous des exemples de bonnes pratiques en la matière?


1.      

dimanche 6 février 2022

Et si on arrêtait d'acheter le gâteau? De la charge affective des femmes au travail

 

Il y a quelques années de cela, une publicité pour voiture déclarait "Le vrai luxe c’est l’espace".

Après avoir accompagné plus d’une centaine de femmes dans le cadre de bilan de compétences, je mettrais à jour aujourd’hui cette signature publicitaire en la remplaçant par :"Le vrai luxe c’est le temps".

En effet, cette question est cruciale dans la quasi-totalité de mes accompagnements. 

"Comment faire pour avoir plus de temps?" me demandent régulièrement mes clientes. A la maison, tout d’abord, entre les tâches ménagères, la charge mentale, les devoirs et le soin apporté aux enfants. 

Au travail, ensuite, entre les réunions à répétition, les mails qui s’entassent et le surtravail. 

En effet, quand vous êtes une femme, vous devez travailler 2 fois plus pour montrer que vous méritez votre place, pour prouver à la personne qui vous a embauchée qu’elle a eu raison de vous faire confiance. Et c’est encore pire si vous exercez dans un milieu masculin ou à une place de pouvoir, si vous êtes une femme racisée, en situation de handicap ou LGBTQI:  vous êtes LA femme-quota et à ce titre vous représentez TOUTES les femmes. Vous n’aurez donc pas le droit à l’erreur au risque de jeter l’opprobre sur l’ensemble des représentantes de votre genre. Vous êtes de fait soumise à une implacable injonction d’exemplarité et de réussite.

Certains employeurs ont bien compris qu’il était très rentable d’embaucher une femme. Un recruteur s’est ainsi récemment vanté dans un billet qui se veut engagé d’avoir eu le courage d’embaucher une candidate enceinte. (spoiler : c’est juste la loi). Ce grand bienfaiteur de l’humanité a rapidement compris que c’était tout bénéf pour l’entreprise : "Pendant ses premiers mois, elle a largement confirmé le bien que je pensais d’elle. C’était une excellente décision que je n’ai pas regrettée. Au contraire même, assez fier, car beaucoup des projets qui avaient pris du retard étaient déjà rattrapés et une très bonne dynamique d’équipe s’était installée.

Plus inattendu et important à savoir pour tout manger à qui cela arrive: les débuts d’Irène. Je n’avais pas anticipé son énorme dévouement, largement disproportionné. “Forcément que je vais me surpasser pour une entreprise qui défend ce genre de valeur. Ça donne envie de s’engager à 200%.” Elle a confessé qu’elle voulait absolument démontrer que l’attendre était une bonne décision. Passionnée, elle a absorbé plus de tâches qu’elle ne le devrait".

Une étude a, par ailleurs, récemment prouvé que les femmes évitaient de demander plus de temps pour accomplir leurs tâches professionnelles, même lorsque les délais sont explicitement ajustables, ce qui nuit à leur bien-être et à leur performance dans les tâches. "Contrairement à leurs homologues masculins, elles seraient moins à l’aise pour demander plus de temps de travail, ce qui laisse présager un sentiment plus fort de pression temporelle et d'épuisement. En cause, la crainte d’être un fardeau pour leurs collègues, pour leur supérieur, ou de paraître incompétentes". L’étude a également démontré une prédominance féminine au burn-out en raison de la place des femmes dans le milieu du travail, de leur rapport à la hiérarchie et au temps.

Ce que j’ai pu observer très largement auprès des femmes que j’accompagne, c’est le poids des tâches liées au "care" (au travail affectif) qu’elles prennent en charge au travail : s’occuper de l’onboarding des nouveaux/nouvelles, consoler des collègues, les aider, penser aux cadeaux d’anniversaire, rédiger des tutoriels. Au bureau, 20% du temps de travail des femmes serait ainsi consacré à ces tâches  "gratuites", nous apprend cet article de Pauline Rochart. Un travail invisible, coûteux en énergie, peu valorisable et qui pèse à long terme sur la carrière des femmes. En y consacrant du temps, elles n’en ont plus pour les missions stratégiques. Une de mes clientes s’est ainsi vu refuser une promotion au motif qu’elle n’était pas organisée. Elle passait beaucoup de temps à aider ses collègues, à trouver des solutions pour qu’ils travaillent mieux et à les écouter lorsque la société subissait un rachat difficile. Au dépend des dossiers stratégiques et exposés.

 Son collègue masculin, qui travaillait porte fermé et ne disait pas « oui » à tout a, lui, décroché le poste. 

En mai dernier, une journaliste américaine pointait cette différence dans un article au vitriol cité par Pauline Rochart: "It’s not your job to buy the cake" ("Ca n’est pas votre boulot d’acheter le gâteau").

Mais comme on ne peut pas se contenter de dire aux femmes "Mesdames, osez" pour briser le plafond de verre, il en est de même pour le renoncement à toutes ces tâches invisibles. Il n’est pas si simple d’arrêter d’acheter le gâteau tant les stéréotypes pèsent de toutes parts, Sheryl Sandberg l’explique très bien dans ce passage de son livre "En avant toutes" :

« Quelqu’un qu’un homme a aidé se considérera comme son obligé. Il y aura de fortes chances qu’il lui renvoie l’ascenseur. Une femme qui donne un coup de main suscite en revanche un sentiment de reconnaissance moindre. C’est dans sa nature de se montrer solidaire non ?Aider les autres ? Elle ne demande pas mieux. Le professeur Flynn parle à ce propos de « dévaluation sexiste » : sur le plan professionnel, les femmes paient le prix de l’importance que l’on suppose qu’elles accordent à la solidarité. A l’inverse, quand un homme tend la main à un collaborateur, on part du principe que cela lui coûte et, en compensation, il reçoit de meilleurs appréciations, des augmentations de salaire ou des primes. Plus frustrant encore : une femme qui refuse de donner un coup de main à droit à des évaluations ou des gratifications revues à la baisse. Qu’en est-il d’un homme qui refuse son aide ? Il s’en tire sans conséquences » (source de l’étude).

Linda Babcock professeur d’économie a récemment démontré dans le cadre d’une étude menée avec 4 autres collègues que les femmes passaient beaucoup plus de temps que les hommes à effectuer des tâches invisibles qui ne leur permettaient pas d’obtenir une promotion.

Ce qui est intéressant, c’est que les femmes ont également intériorisé ce stéréotype :

"Quand vous avez besoin de demander une faveur à quelqu'un, les hommes et les femmes s'en remettront plus facilement à une femme", explique l’une des chercheuses. "En partie car celles-ci acceptent plus volontiers". En effet, dans un groupe composé d'une majorité d'hommes, les femmes se proposeront en premier. En revanche, quand celles-ci se trouvent dans un groupe exclusivement composé de femmes, elles attendent que leurs collègues féminines se manifestent.

Pour les hommes, c’est l’inverse: dans un groupe uniquement masculin, ces derniers proposent leur aide bien plus rapidement que dans un groupe mixte.

La chercheuse conclut en ces termes : "Ce ne sont pas seulement les hommes qui demandent toujours des services aux femmes. Les femmes sont également susceptibles d'aller plus facilement demander une faveur à une femme. Il s'agit donc de sensibiliser tous les managers à ces biais subtils".

Arrêter d’acheter le gâteau sera donc insuffisant si ce geste ne s’accompagne pas d’un changement de mentalité plus large en entreprise.


samedi 6 novembre 2021

Red flags : ces offres d’emploi qui font fuir les candidats (et spécialement les femmes)

 

Récemment, j’ai été interviewée au sujet des red flags en recherche d’emploi, ces petits drapeaux rouges que l’on repère lors des entretiens et dans les annonces et qui crient en nous « Fuyons ! » (vous pouvez me lire à ce sujet chez Maddyness et dans le numéro d’octobre de Néon magazine).

 

On a tous ses propres signaux d’alerte, en fonction de son âge, de son genre, de ses valeurs et de ses besoins.

 

Voici les miens :

- Le tutoiement : c’est sans doute une question de génération mais le tutoiement dans une annonce a le don de me faire hérisser le poil, je l’interprète vraiment comme une marque de fausse connivence. D’autant que sous ses dehors cools et sympathiques, le tutoiement n’en est pas moins le reflet d’un certain rapport de pouvoir. Maëlle Le Corre l’explique ainsi très bien dans son article « Recrutement : ce que cache le tutoiement » : « Tutoyer quelqu’un sans son assentiment revient en effet à l’inférioriser, à signifier l’absence de toute déférence à son égard. » souligne le sociologue Alex Alber dans son travail de recherches sur la pratique du tutoiement dans les rapports hiérarchiques en entreprise. Il s’appuie notamment sur l’enquête de l’ethnographe Denis Guigo pour montrer que la pratique du tutoiement en entreprise reste conditionnée par le genre (les hommes tutoient davantage que les femmes), l’âge (on tutoie plus facilement les personnes qu’on identifie comme étant de la même génération) et la position hiérarchique (on s’autorise plus à tutoyer quand on est soi-même élevé dans la hiérarchie) »

- Le nombre d’expressions en anglais par ligne : même si certains métiers l’exigent, le recours trop fréquent à l’anglais dans une annonce a le don de faire s’allumer mon radar à bullshit. Faites attention: à abuser de l’anglais, on tombe très vite dans le pipotron et on devient malgré soi un même sur Twitter:


 - Les expressions type hacker/ninja/rockstar/barbus : clairement, je n’imagine pas une femme quand je lis ces mots, ne vous étonnez donc pas de ne pas arriver à recruter de talents féminins si vous les utilisez dans une annonce

- Couteau suisse : souvent utilisée dans les petites structures, cette expression est un point d’attention. De la compta au community management, elle sous-entend que l’on va sans doute être amené.e à faire toutes sortes de tâches sans beaucoup de moyens à disposition

- On est une grande famille : le travail c’est avant tout un contrat dans lequel on cède sa force de travail contre rémunération alors que cette expression brouille les limites et introduit une part d’affectif qui n’a pas lieu d’être. L’amour inconditionnel que l’on porte à sa famille n’est pas transposable au monde de l’entreprise.

- Baby-foot et afterworks à gogo : arguments souvent utilisés pour contrebalancer une charge de travail excessive, ils trahissent également une grande porosité entre la vie pro et perso et peuvent incarner une « bro culture » où les femmes auront du mal à trouver leur place.

- Bonne résistance au stress, capacité à travailler sous pression, grande disponibilité demandée : autoroute directe vers le burn-out, ces expressions peuvent être également des repoussoirs pour les femmes qui ne souhaitent pas sacrifier leur vie de famille. D’après une étude Indeed 2019, les femmes priorisent davantage que les hommes les questions d’horaires (69% contre 59% pour les hommes).

- Les demandes exagérées : à l’image de cette annonce : questionnaire, vidéo, appel entretien culture, appel entretien technique, appel entretien final, 3 appels de référence. Et pourquoi pas un mars et le plan stratégique de l’entreprise à 5 ans ?


Bon, là c’est pas un red flag mais carrément le grand pavois !

Les mots utilisés dans les annonces sont loin d’être anodins et peuvent même constituer de véritables repoussoirs pour les femmes. Pour contrer cela, les recruteurs chez Slack utilisent une plateforme appelée Textio, capable de détecter les biais inconscients d’une offre d’emploi.

Car même avec la meilleure volonté du monde, on n’est pas à l’abri de stéréotypes de genre.

Ainsi, vendredi dernier, j’ai relayé cette annonce tweetée par Jade Le Maître :

Au programme du processus de recrutement : 4 entretiens avec des hommes puis comité d’accueil avec bière et partie de FIFA. On a vu plus inclusif ! 

Sans tomber dans ce genre d’annonce caricaturale, les stéréotypes de genre peuvent se nicher là où on ne les attend pas et dissuader indirectement les femmes de postuler. Cet article explique ainsi que Textio, l’entreprise américaine évoquée plus haut, a analysé plusieurs centaines de millions d’offres d’emploi . « Les résultats sont éloquents : si une annonce contient le verbe « diriger », alors les femmes postulent moins que les hommes. Changez ce verbe par « construire », et les profils seront bien différents ! Des chercheurs américains s’étaient déjà penchés sur le sujet en étudiant la portée des mots « leaders », « compétitifs », qui réfèrent plus volontiers à la gent masculine. Les femmes étant plus sensibles aux vocables tels que « relations interpersonnelles », « soutien » ».

Et puisqu’une image vaut mieux qu’un grand discours, je ne peux que vous inviter à vous pencher sur cette illustration de @PeemaMin avant de rédiger vos annonces !

 


 

 


mercredi 3 février 2021

Laissez-moi, j'suis dans ma zone (de confort)


Je croyais qu’on lui avait définitivement réglé son sort à la businesswoman à talons qui secouait ses cheveux en réunion, menait ses équipes d’une main de fer puis courait chez la nounou récupérer ses marmots, avant d’enchaîner avec la préparation d’un dîner digne de Topchef et d’accueillir son mari en nuisette. 

Je la pensais ringardisée, comme toutes ces vieilles pubs de L’Oréal fleurant bon l’injonction à être parfaite, tout le temps, partout, sans rien lâcher et avec le sourire en plus.

Mais cette pression de la perfection est ingénieuse : on la chasse par la porte et elle revient par la fenêtre. Sous des visages différents.

"Les Occidentaux n’ont pas besoin de payer une police pour forcer les femmes à obéir" écrivait Ftame Mernissi, "il leur suffit de faire circuler les images pour que les femmes s’esquintent à leur ressembler". .

La perfection c'est cette instagrameuse à l’intérieur parfait, entourée de ses bambins habillés comme des gravures de mode.

La perfection c'est cette prof de fitness, qui, tout juste accouchée, affiche des abdos parfaits et vous demande « What’s your excuse ? »

La perfection c'est cette journaliste qui fait défiler à son micro des femmes puissantes qui, au lieu d’être des inspiratrices, nous renvoient parfois à notre propre faiblesse et vacuité.

La perfection c'est cette coach qui nous incite à nous réveiller et à sortir de notre zone de confort.

Dans mon milieu professionnel, cette notion c’est un peu la tarte à la crème du développement personnel. Je ne compte plus les jours où je vois passer ce genre de schémas caricaturaux


.

En bilans de compétences, nombreuses sont les femmes que j’accompagne qui culpabilisent de ne pas suffisamment sortir de leur zone de confort sans parfois trop savoir ce qu’il y a derrière cette notion.

Comme l’explique très bien cet article, il faut faire la différence entre zone de confort et zone de routine. On peut être très bien dans sa zone de confort, surtout en ces temps incertains, sans avoir à se botter les fesses pour en sortir à tout prix ni être considérée comme une trouillarde ou une glandeuse.

Ce qui se cache derrière cette zone de confort c’est que nous serions tous maître de nos destins et qu’avec un peu de culot et d’énergie on pourrait tous devenir de futurs Steve Jobs. Ou que la prise de risque serait forcément la clé du bonheur et que le confort serait forcément de l’ennui.

 « What’s your excuse ? ».

Cette petite musique  de l’agilité et de la résilience (d’ailleurs on ne dit plus « J’ai déposé le bilan 3 fois » mais « Je suis un serial entrepreneur ») nous fait doucement glisser vers une responsabilisation individuelle du bonheur. Comme s’il était donné à tout le monde de tout plaquer pour aller élever des chèvres dans le Larzac (la reconversion comme clé du bonheur, encore un mythe qui a la peau dure).

Ces mots permettent aussi de faire mieux passer la violence du monde du travail où le télétravail imposé est vendu comme une façon de faire preuve d’agilité, où le burn-out devient une formidable occasion d’être résilient. Et où des carrières forcément morcelées seraient une incroyable occasion pour rebondir.

Ah la la la vie en rose

Il faut voir comme on nous parle

Comme on nous parle...

lundi 10 février 2020

Age critique



Lorsque je me connecte sur Linkedin, je navigue habituellement entre des visuels aspirationnels dégoulinants (j’ai déjà parlé de mon aversion pour la chose ici), des témoignages de RH déclarant à longueur de posts leur amour pour les profils atypiques et des promesses de vendeurs de bonheur.
En les lisant, on finit par croire tout est possible, que la réussite n’est qu’une question de volonté individuelle. Dans ce monde merveilleux du personal branding chacun.e est l’artisan de sa carrière, personne ne restera sur le carreau.

Et puis un jour, je tombe sur cet article : « Si vous n’avez pas déjà un bon poste à 45 ans, la plupart du temps c’est trop tard, plus personne ne misera sur vous ! ». Ouch, voilà qui tranche avec le rose bonbon habituellement de mise sur Linkedin. Et pourtant, en tant que femme de 46 ans, ma réalité est bien plus proche de ce constat amer que des envolées lyriques des RH à mon endroit.

Il y a 2 ans, j’ai cherché du travail et, côté recruteurs, c’était plutôt silence radio. Pourtant, j’ai fait ce que je conseille aujourd’hui à celles que j’accompagne: j’ai identifié puis contacté sur Linkedin les personnes ayant passé l’annonce avant de postuler, j’ai fait marcher mon réseau, j’ai adapté mon CV et ma lettre de motivation. Mon parcours est certes atypique mais plutôt riche : 11 ans chez L’Oréal, 3 ans de journalisme, 1 an et demi dans un ministère Je n’avais jusqu’ici jamais connu de période sans emploi. De plus, grâce à mes activités militantes et mon livre, je suis visible et identifiée comme experte des questions d’égalité. Et pourtant.

Au début, j’ai lu, relu et fait relire par mes proches mon CV et ma lettre : si ça se trouve, l’absence de réponse à mes candidatures venait d’une énorme coquille rédhibitoire. Rien à signaler de ce côté-là.
Et puis, à force de relances, une recruteuse (que j’avais rencontrée lors d’un événement lié à l’égalité femmes hommes, comble de l’ironie) m’a avoué « On a préféré une junior ». Jolie litote pour m’annoncer que j’étais déjà périmée. Ne venez pas me dire que j’étais trop chère, le salaire était (pour une fois ) dans l’annonce et j’étais prête à m’y aligner pour travailler sur le sujet des droits des femmes.

45 ans, trop vieille ? Impossible. La suite de mes recherches allait me donner tort. Lorsque j’arrivais à décrocher des entretiens, certaines questions me ramenaient systématiquement à mon âge. Un jour, un recruteur m’a même demandé si je savais me servir des réseaux sociaux. Alors que je suis très active sur Twitter, que j’ai créé un blog, un Tumblr et un podcast. Cruel manque de curiosité et d’ouverture d’esprit, ces informations figurant sur mon CV. Une autre fois, on m’a même lancé en entretien : « Vous avez très bien fait de mettre une photo car vous faites plus jeune que votre âge ». 

Et alors, c’est si grave de faire 45 ans ?

Quand on est une femme, oui, indubitablement. C’est même la double peine : âgisme et sexisme.

Si vous assistez à un événement autour de la recherche d’emploi, vous tomberez toujours sur un.e coach vous enjoignant à ne pas vous laisser aller, à teindre vos cheveux, à vous maquiller. Car c’est bien connu, les cheveux blancs chez un homme c’est charmant (n’est-ce pas Georges) chez une femme c’est négligé. Dans l’article cité plus haut, Anne Thévenet-Abitbol conseille aux 45 ans et + : « A nous d’être et de montrer toujours autant d’allant, d’envie et d’énergie ! ». L’énergie, je n’en manque pas. J’ai l’envie chevillée au corps.  Mais c’est la société qui ne veut plus de moi. 

J’enrage quand j’entends qu’il faut traverser la rue ou que les employeurs peinent à recruter. Je ne veux pas que l’on m’embauche pour se donner bonne conscience à peu de frais, pour remplir un quota de « seniors » (quel horrible mot). Je suis fatiguée de voir que les femmes de mon âge que l’on voit au cinéma ou en couverture des magazines fasse 10 ans de moins. Je ne les critique pas, elles aussi subissent cette implacable pression de l’âge.

Avant de la vivre, je n’aurais jamais imaginé qu’elle commencerait si tôt.

C’est quoi alors le bon âge pour faire carrière quand on est une femme ?

Quand j’ai commencé à travailler à 25 ans, on m’a dit que je n’avais pas assez d’expérience
A 30 ans, on m’a dit que j’allais faire des enfants
A 35 ans que j’allais m’en occuper et être moins disponible
Et à 45 ans, on me dit que je suis vieille. Pardon, qu’on m’a « préféré une junior ».

Pourtant, aujourd’hui, mes enfants sont au collège et ont moins besoin de moi, finis les soucis de nounou ou de visite chez le pédiatre. Je dispose enfin de davantage de temps à consacrer à ma carrière. En termes personnels, je suis bien dans mes baskets, j’ai pris confiance en moi (même s’il y a encore du travail !), je sais ce que je veux et ce que je ne veux pas. Professionnellement parlant, je peux m’appuyer sur des expériences riches et diversifiées.

Heureusement, l’année dernière, j’ai eu la chance de pouvoir me reconvertir dans un métier passionnant où l’âge est reconnu comme une richesse : l’accompagnement professionnel des femmes. Une de mes clientes m’a même avoué un jour m’avoir préférée à une autre consultante trop jeune ! Un comble !

Pour autant, la question n’est pas réglée. Aujourd’hui freelance, je reviendrai sans doute un jour sur le marché du travail en tant que salariée. Et on m’opposera encore une fois mon âge.

Alors que l’on se prépare à travailler plus tard que nos ainé.e.s et que les 50 ans et plus constitueront la majorité de la population, on ne peut plus continuer à nous laisser sur le bas-côté dans l’indifférence la plus totale. 

Les entreprises n’ont que la RSE à la bouche , signent des chartes diversité à tout va mais occultent soigneusement le sujet de l’emploi des seniors. Pas assez glamour sans doute. Promenez-vous dans les couloirs des principales sociétés du CAC40 et vous verrez à quel point la culture du jeunisme bat son plein. 

Selon l’étude d’ADP The Workforce View in Europe, plus d’un tiers des salariés français estime avoir subi une forme de discrimination au travail liée à son âge. 

Quand est-ce que la société prendra enfin ses responsabilités sur ce sujet?

jeudi 20 juin 2019

Le bonheur est-il soluble dans les visuels inspirationnels?


"Le spleen n’est plus à la mode, c’est pas compliqué d’être heureux" chante Angèle.

Du chief hapiness officer à tous les gourous du développement personnel en passant par les vendeurs de pelles (copyright Cyrille Frank) : tout le monde a compris qu’il y avait un potentiel de business fructueux derrière la promesse du bonheur. 

Vous me direz, ce n’est pas nouveau : depuis toujours, on a fait croire aux consommateurs que telle grosse voiture allait faire tomber les filles ou que tel robot ménager allait changer leur vie. Moulinex libère la femme, on connait tous cette rengaine.

Aujourd’hui, le glissement est furtif : la promesse ne réside plus dans la possession de l’objet (même si la finalité est la même, à savoir vendre) mais dans la seule quête dudit bonheur. Un bonheur accessible à chacun, pourvu qu’il s'en donne la peine. 

"Développement personnel", tout est dit. Comme on parle d’"employabilité" pour faire croire aux gens que leur carrière ne dépend que d’eux, qu’ils n’ont qu’à se former et se prendre en main pour trouver du travail (tout en évitant soigneusement de mentionner qu’il n’y en aura pas pour tout le monde) le bonheur n’est qu’une affaire de "développement personnel". Comme on développe un chiffre d’affaire ou sa petite entreprise, chacun est maître de faire grandir sa capacité à être heureux, comme un muscle, tout cela n’est après tout qu’une affaire de volonté. Ce libéralisme forcené qui s’attaque au plus profond de notre être, a, je trouve, quelque chose de terrifiant.

A titre personnel, cette injonction à être heureux me paralyse. Je sature de ces visuels dits « inspirationnels » qui pullulent sur le net: sous fond de soleil couchant ou de femme en position du lotus, s’écrivent en grosses lettres des phrases, souvent à l’impératif, nous enjoignant à oser, à croire,  à changer. Quelqu’un sur Twitter m’a objecté que ces visuels étaient très utiles et que s’ils m’agaçaient, je n’avais qu’à mieux paramétrer mes comptes. Le problème, c’est que, même avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrai y échapper tant ils sont omniprésents : du vendeur d’aspirateur à celui qui me promet de gagner des milliers de clients en un mois, tous utilisent ces images gnangnans bien moins anodines qu’elles n’en ont l’air. Comme les 1200 publicités auxquelles nous sommes exposés par jour, ces messages occupent notre temps de cerveau disponible de manière quasi-subliminale. 

Sois heureux et tais-toi. Sois l’artisan de ton bonheur. Sors de ta zone de confort. Et si, comme son nom l’indique, ma zone de confort me convenait?

Et si je n’avais pas envie de changer ? 

Ou tout simplement pas les ressources morales ou financières car souvent la prise de risque a un coût. Quant on traverse des périodes difficiles, ces phrases peuvent aider certains. Mais aussi être également une double peine pour la personne qui les lit : non seulement elle souffre mais elle culpabilise en se disant qu’elle ne doit son malheur qu'à elle-même.

Quant à leur utilité, je serais curieuse de savoir qui a changé de vie ou même le monde en lisant ces citations à l’eau de rose. Que ceux qui sont devenus des mères Teresa ou des Steve Jobs à la lecture de ces visuels inspirationnels lèvent le doigt.

Dans le monde du travail, c’est la même rengaine. Tous ces baby-foots et ces jus de fruits bios ne compensent pas les horaires de dingue, les organisations défaillantes ou l’absence de sens. Ils permettent juste de faire rester les salariés plus longtemps au travail en brouillant la frontière vie perso/vie privée. Et là encore, si tu es malheureux, tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même : tu n’avais qu’à aller voir le « Chief Hapiness officer ».

Il aurait guéri ton mal-être à coup de chouquettes ou de post-it en forme de cœur.

Elle est pas belle la vie ?