> Se souvenir des belles choses

jeudi 21 novembre 2013

Se souvenir des belles choses




Ce matin, l’œil embrumé, j’ouvre mon compte Twitter.

Alors que l’actualité chaude se partage entre la neige et le tireur fou, je tombe sur le tweet d’une personne que je ne suis pas.

« Encore un marchand de journaux qui disparaît pour laisser place à un salon de thé bobo ». Avant de retweeter le message, j’ouvre la photo et tombe alors nez à nez avec le magasin de journaux de mon père, rue des Martyrs. A l'époque, dans les années 80, il s'appelait encore "Toute la presse.

Hasard ? Je n’y crois pas, j’y vois plutôt un signe, juste au moment où nous sommes en train de régler la succession de mon père.

J’avoue que j’ai du mal la reconnaître notre boutique, défigurée par de vulgaires plaques de contreplaqué noires, déjà recouvertes d’affiches publicitaires criardes. Seul le store, intact, garde encore de sa superbe. Mais pour combien de temps…


Bientôt un énième salon de thé bobo prendra sa place, tout comme une chaîne de restaurant italien branchouille avait déjà remplacé la librairie de mon père, à quelques numéros de là.

Depuis quelques années déjà, je ne reconnaissais plus ma Rue des Martyrs d’antan : les petits commerces (boucherie, librairie, papeterie, poissonnerie) ont été progressivement remplacés par des agences immobilières, des chaines de coiffeurs ou d’opticiens et le public, autrefois populaire, s’est considérablement embourgeoisé.

C’est la fin d’une époque : celle du papier et de la presse, celle de mon insouciance envolée.

Pourtant, combien de souvenirs demeurent encore enfermés en ces 4 murs…

Je revois encore mon père derrière son comptoir, toujours affairé, dès 5 heures du matin et même le dimanche, à pointer ses retours ou à arranger une pile de magazine.

Les présentoirs en fer blanc remplis de titres en tout genre (mon père avait à cœur de proposer des magazines introuvables ou des revues luxueuses comme « Egoiste »).

La réserve pleine à craquer de journaux, preuve qu’à cette époque la presse était loin d’être moribonde.

L’odeur du papier et de l’encre, si caractéristique.

Le rire de mon père quand il avait fait un bon coup comme vendre à une petite mamie un journal parodique à la place du vrai titre. « Vous avez vu que Sophie Marceau a été violée par un ours ? »

Son regard noir quand un client mettait des heures à compter sa monnaie ou lui répondait « c’est cher ».

Les présentoirs de cartes postales à l’époque on en écrivait encore.

Le bruit des rouleaux de pièces en carton que l’on cassait sur le coin de la caisse pour faire de la monnaie, les Pascal, les Delacroix que l’on rangeait précautionneusement.

Les images Panini WWF, les Crados ou football, mes trésors d’enfance

La porte en verre qui s’ouvrait et se fermait en cadence les jours d’affluence puis qui s’est progressivement arrêtée à la fin des années 80. La crise s’est installée, il va falloir penser à vendre.

Aujourd’hui, une page se tourne encore. Un magasin chasse l’autre. Un nouveau titre de presse disparaît. Un magazine s’arrête.

Mais ces souvenirs là, personne ne pourra nous les prendre.