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lundi 10 février 2020

Age critique



Lorsque je me connecte sur Linkedin, je navigue habituellement entre des visuels aspirationnels dégoulinants (j’ai déjà parlé de mon aversion pour la chose ici), des témoignages de RH déclarant à longueur de posts leur amour pour les profils atypiques et des promesses de vendeurs de bonheur.
En les lisant, on finit par croire tout est possible, que la réussite n’est qu’une question de volonté individuelle. Dans ce monde merveilleux du personal branding chacun.e est l’artisan de sa carrière, personne ne restera sur le carreau.

Et puis un jour, je tombe sur cet article : « Si vous n’avez pas déjà un bon poste à 45 ans, la plupart du temps c’est trop tard, plus personne ne misera sur vous ! ». Ouch, voilà qui tranche avec le rose bonbon habituellement de mise sur Linkedin. Et pourtant, en tant que femme de 46 ans, ma réalité est bien plus proche de ce constat amer que des envolées lyriques des RH à mon endroit.

Il y a 2 ans, j’ai cherché du travail et, côté recruteurs, c’était plutôt silence radio. Pourtant, j’ai fait ce que je conseille aujourd’hui à celles que j’accompagne: j’ai identifié puis contacté sur Linkedin les personnes ayant passé l’annonce avant de postuler, j’ai fait marcher mon réseau, j’ai adapté mon CV et ma lettre de motivation. Mon parcours est certes atypique mais plutôt riche : 11 ans chez L’Oréal, 3 ans de journalisme, 1 an et demi dans un ministère Je n’avais jusqu’ici jamais connu de période sans emploi. De plus, grâce à mes activités militantes et mon livre, je suis visible et identifiée comme experte des questions d’égalité. Et pourtant.

Au début, j’ai lu, relu et fait relire par mes proches mon CV et ma lettre : si ça se trouve, l’absence de réponse à mes candidatures venait d’une énorme coquille rédhibitoire. Rien à signaler de ce côté-là.
Et puis, à force de relances, une recruteuse (que j’avais rencontrée lors d’un événement lié à l’égalité femmes hommes, comble de l’ironie) m’a avoué « On a préféré une junior ». Jolie litote pour m’annoncer que j’étais déjà périmée. Ne venez pas me dire que j’étais trop chère, le salaire était (pour une fois ) dans l’annonce et j’étais prête à m’y aligner pour travailler sur le sujet des droits des femmes.

45 ans, trop vieille ? Impossible. La suite de mes recherches allait me donner tort. Lorsque j’arrivais à décrocher des entretiens, certaines questions me ramenaient systématiquement à mon âge. Un jour, un recruteur m’a même demandé si je savais me servir des réseaux sociaux. Alors que je suis très active sur Twitter, que j’ai créé un blog, un Tumblr et un podcast. Cruel manque de curiosité et d’ouverture d’esprit, ces informations figurant sur mon CV. Une autre fois, on m’a même lancé en entretien : « Vous avez très bien fait de mettre une photo car vous faites plus jeune que votre âge ». 

Et alors, c’est si grave de faire 45 ans ?

Quand on est une femme, oui, indubitablement. C’est même la double peine : âgisme et sexisme.

Si vous assistez à un événement autour de la recherche d’emploi, vous tomberez toujours sur un.e coach vous enjoignant à ne pas vous laisser aller, à teindre vos cheveux, à vous maquiller. Car c’est bien connu, les cheveux blancs chez un homme c’est charmant (n’est-ce pas Georges) chez une femme c’est négligé. Dans l’article cité plus haut, Anne Thévenet-Abitbol conseille aux 45 ans et + : « A nous d’être et de montrer toujours autant d’allant, d’envie et d’énergie ! ». L’énergie, je n’en manque pas. J’ai l’envie chevillée au corps.  Mais c’est la société qui ne veut plus de moi. 

J’enrage quand j’entends qu’il faut traverser la rue ou que les employeurs peinent à recruter. Je ne veux pas que l’on m’embauche pour se donner bonne conscience à peu de frais, pour remplir un quota de « seniors » (quel horrible mot). Je suis fatiguée de voir que les femmes de mon âge que l’on voit au cinéma ou en couverture des magazines fasse 10 ans de moins. Je ne les critique pas, elles aussi subissent cette implacable pression de l’âge.

Avant de la vivre, je n’aurais jamais imaginé qu’elle commencerait si tôt.

C’est quoi alors le bon âge pour faire carrière quand on est une femme ?

Quand j’ai commencé à travailler à 25 ans, on m’a dit que je n’avais pas assez d’expérience
A 30 ans, on m’a dit que j’allais faire des enfants
A 35 ans que j’allais m’en occuper et être moins disponible
Et à 45 ans, on me dit que je suis vieille. Pardon, qu’on m’a « préféré une junior ».

Pourtant, aujourd’hui, mes enfants sont au collège et ont moins besoin de moi, finis les soucis de nounou ou de visite chez le pédiatre. Je dispose enfin de davantage de temps à consacrer à ma carrière. En termes personnels, je suis bien dans mes baskets, j’ai pris confiance en moi (même s’il y a encore du travail !), je sais ce que je veux et ce que je ne veux pas. Professionnellement parlant, je peux m’appuyer sur des expériences riches et diversifiées.

Heureusement, l’année dernière, j’ai eu la chance de pouvoir me reconvertir dans un métier passionnant où l’âge est reconnu comme une richesse : l’accompagnement professionnel des femmes. Une de mes clientes m’a même avoué un jour m’avoir préférée à une autre consultante trop jeune ! Un comble !

Pour autant, la question n’est pas réglée. Aujourd’hui freelance, je reviendrai sans doute un jour sur le marché du travail en tant que salariée. Et on m’opposera encore une fois mon âge.

Alors que l’on se prépare à travailler plus tard que nos ainé.e.s et que les 50 ans et plus constitueront la majorité de la population, on ne peut plus continuer à nous laisser sur le bas-côté dans l’indifférence la plus totale. 

Les entreprises n’ont que la RSE à la bouche , signent des chartes diversité à tout va mais occultent soigneusement le sujet de l’emploi des seniors. Pas assez glamour sans doute. Promenez-vous dans les couloirs des principales sociétés du CAC40 et vous verrez à quel point la culture du jeunisme bat son plein. 

Selon l’étude d’ADP The Workforce View in Europe, plus d’un tiers des salariés français estime avoir subi une forme de discrimination au travail liée à son âge. 

Quand est-ce que la société prendra enfin ses responsabilités sur ce sujet?

vendredi 20 avril 2012

Quand Pole Emploi me donne le blues du businessman...



Ce matin, j’étais convoquée à un atelier « création d’entreprise » à l’initiative de mon conseiller Pole Emploi. N’ayant su répondre qu’évasivement à une de mes questions lors de notre dernier entretien, il avait botté en touche en me sortant de son chapeau cette formation de 2 heures. Je l’avais senti soulagé : quelques minutes avant, il m’avait avoué l’absurdité d’un système qui me convoquait alors que je n’en n’avais pas besoin alors que ceux qui insistaient pour le rencontrer trouvaient lettre morte. J’ai bien senti que cette formation qui allait m’occuper 2h lui permettait de justifier à la fois de son efficacité et  de ma volonté de ne pas être une charge financière trop longtemps aux yeux des ASSEDICS.

En arrivant ce matin à 8h50, je n’ai pas été étonnée de trouver comme d’habitude une dizaine de personnes devant la porte close, essayant de se protéger tant bien que mal de ce crachin incongru d’avril. A quelques mètres de l’agence, la porte de l’Hôtel Ibis s’ouvrait et se fermait en cadence, recrachant des nuées de touristes à sac à dos. Le décalage entre ces étrangers, frais, dispos et prêts à découvrir la capitale et ceux qui, le dos vouté, se préparaient à un tout autre voyage dans cette contrée exotique que l’on nomme la bureaucratie était sacrément iconoclaste.
J’aime observer ces touristes et essayer de me remplir de leur énergie, j’aime détailler leurs yeux rivés sur l’horizon et leurs foulées déterminées pour me donner du courage.

A 9h, nous rentrons enfin. Tous les participants aux ateliers sont regroupés au sous-sol. Je les observe du coin de l’œil : beaucoup d’hommes en costume, les yeux rivés sur leur Iphone ou le nez plongé dans leur journal. Je réalise après-coup que je dénote avec ma tenue : Jean, t-shirt « Barbès Business School » et UGG fatiguées. Pas vraiment l’uniforme d’une « créatrice d’entreprise ». Finalement, la foule d’hommes est orientée vers un autre atelier. On nous invite dans une petite salle. 

Je suis rassurée par le public qui m’entoure : 6 femmes pour 2 hommes, plutôt de mon âge et qui n’ont pas fait non plus d’effort vestimentaire particulier. La formatrice nous demande de nous présenter à tour de rôle : ceux qui commencent sont évidemment les bons élèves ! Une psychologue clinicienne qui a ouvert son cabinet, une esthéticienne qui cherche un local pour monter un « bar à dents », un homme qui se lance dans la création d’ateliers floraux. Les business plans sont ficelés, les financements trouvés… et moi, je me demande tétanisée ce que je fais là. Je n’ai pas fait de business plan et je compte naïvement sur ma matière grise, mon ordinateur et ma bonne fortune pour y arriver. La formatrice s’étonne « Pourquoi assistez-vous à cet atelier si vous avez déjà monté votre cabinet ? ». La psychologue répond qu’elle a mis 2 mois à avoir une date pour cette formation, qu’entretemps elle a avancé et qu’elle n’a eu aucune réponse de son conseiller quand elle l’a joint à plusieurs reprises pour annuler. « Il faut savoir qu’un conseiller gère ici plus de 200 dossiers, c’est donc normal qu’il n’ait pas eu le temps de vous rappeler » explique l’animatrice sans se démonter. 

Le tour de table continue : un médecin qui veut ouvrir un cabinet médical, une coiffeuse qui veut travailler à domicile, une architecte qui veut se mettre à son compte, un chef de projet en informatique…et moi. Je passe en dernier, me justifie 3 fois, explique que je n’en suis qu’au début de ma réflexion, que ça ne m’a pas empêchée de travailler et que jusque là je me suis fait payer en droits d’auteur. On ne peut pas vraiment dire que j’ai brillé par ma confiance en moi. Ni par mes talents d’orateur. Pas sûr qu’un banquier aurait misé sur moi…

La formatrice débute ensuite sa présentation : l’âge moyen d’un créateur d’entreprise est de 39 ans (je suis pile dans la moyenne pour une fois !), 29% sont des femmes, la moitié à un niveau inférieur au bac. Et surtout, une entreprise sur 2 met la clé sous la porte avant le cap des 5 ans. Elle enchaîne ensuite avec les démarches, les formalités, l’indemnisation, les projets, le business plan, les chiffres, les chiffres et encore les chiffres.

Une des participantes lève alors le doigt pour remettre en cause un des montants avancé dans la présentation : l’animatrice lui répond alors que ces slides dataient de 2011 et que les choses avaient peut-être changé depuis. Il faut voir avec son conseiller pour en savoir plus (autant dire, jeter une bouteille à la mer). Idem en ce qui concerne les couveuses d’entreprises : « tapez sur Google « couveuses Paris » et vous en saurez plus ». Bien la peine de nous faire venir pour ça. Quand l’une des participantes demande à récupérer la présentation, l’animatrice lui répond qu’elle n’a pas le droit de nous la communiquer. La confiance règne…

Au bout de 2 heures, l’esprit rempli de chiffres et d’abréviations, nous repartons avec nos espoirs, nos désillusions et nos photocopies sous le bras. « Surtout bon courage » nous lance la formatrice avant de partir. Il va nous en falloir je crois…

dimanche 19 février 2012

Monsieur le Président, nous ne nous laisserons pas faire

Monsieur le Président,

J’ai suivi avec attention votre allocution télévisée mercredi dernier.

Enfin, pas complètement. Quand vous avez abordé le sujet épineux du référendum sur les chômeurs, je n’ai pas pu vous écouter jusqu’au bout. Le cœur au bord des lèvres, je suis allée trouver refuge dans ma cuisine me demandant si je devais avoir honte de vous, l’opportuniste ou de moi, l’assistée vivant au crochet de la société. J’ai penché pour la première solution.

Après tout, je devrais commencer à être habituée, ce n’est pas la première fois que vous stigmatisez les plus faibles d’entre nous, vous vous étiez récemment attaqué aux arrêts maladies abusifs et à l’assistanat, qualifié de « cancer de la société française ».

Diviser pour régner, tel est votre mot d’ordre : liguer les bien-portants contre les malades, les actifs contre les sans-emploi semble est votre ligne de campagne. Mais vous vous trompez de colère Monsieur le Président : les chômeurs ne sont pas la cause de toute cette bérézina, ils n’en sont qu’un symptôme.

Vous semblez avoir la mémoire sélective alors permettez moi de vous rappeler vos engagements en la matière : En 2007 vous aviez pris un pari audacieux devant les caméras de France 2 « Je veux m'engager sur le plein emploi : 5 % de chômeurs à la fin de mon quinquennat. (...) On nous demande une obligation de résultats. La démocratie, il faut qu'elle vive. Si on s'engage sur 5 % de chômeurs et qu'à l'arrivée il y en a 10 % c'est qu'il y a un problème". Que ferez-vous si vous n'arrivez pas à ce chiffre ? vous avait demandé la journaliste Arlette Chabot. "Je dis aux Français, c'est un échec et j'ai échoué et c'est aux Français d'en tirer les conséquences".

Un cuisant échec en effet puisque le chômage frôle désormais les 10% de la population active. Plutôt que d’en assumer les conséquences, vous préférez vous servir des chômeurs comme d’un écran de fumée, un cache-sexe bien pratique pour faire diversion. Je refuse d’être instrumentalisée ou caricaturée grossièrement comme profiteuse d’un système trop laxiste. Vous semblez oublier que, nous autres chômeurs, avons déjà des obligations : une loi passée en 2008 nous oblige à accepter une « offre raisonnable d’emploi » sous peine de radiation après 2 refus sans motif légitime. Cette exigence évolue dans le temps : plus le temps passe et moins le chômeur doit être exigeant. Après 1 an il est obligé d'accepter tout emploi (correspondant à son projet) rémunéré "à hauteur du revenu de remplacement" versé par Pôle emploi ou l'Etat (Allocation spécifique de solidarité) s'il est en fin de droits. On est loin de l’impunité sous-entendue par vos propos.

Par ailleurs, on peut douter de la légalité d’un tel référendum, comme nous l’explique cet excellent article : « Depuis une loi de 2008, l'ANPE (Etat) et les Assedic (partenaires sociaux) ont été fusionnées dans Pôle Emploi, établissement public à caractère administratif (EPA). Il n'en reste pas moins que depuis l'instauration de l'Unedic en 1958, les conventions qui régissent l'indemnisation du chômage sont conclues entre les syndicats de salariés, d'une part, et les organisations patronales, d'autre part. Il revient juste à l'Etat de ratifier ces conventions (la dernière s'applique depuis le 1er juin 2011). En d'autres termes, tout comme les retraites complémentaires Arrco et Agirc, l'assurance chômage est un régime paritaire. D'ailleurs, les 30 milliards de cotisations annuelles prélevées par l'Unedic le sont sur les entreprises et les salariés. Il ne s'agit pas de fonds publics. Dès lors, il revient légalement aux seuls partenaires sociaux de revoir éventuellement les règles d'indemnisation. ».

L’assurance chômage est donc un régime relevant des syndicats et du patronat, pas de l’Etat.

Votre autre grand cheval de bataille semble être la formation des chômeurs : à ce jour, 75% des demandes de formation ne sont pas satisfaites. En cause : la lourdeur de fonctionnement engendrée par la fusion ANPE-ASSEDICS ainsi que le manque de lisibilité du système qui complique la vie des employés de Pole Emploi et des chômeurs. Le nombre d’organismes ayant pignon sur rue est impressionnant, comme nous l’apprend cet article. « En 2011, le député socialiste de la Marne, Philippe Martin, recensait quelque 58 450 prestataires, parmi lesquels 14 545 ayant pour activité principale l’enseignement et la formation.

"Dans ce maquis la recherche d’une formation de qualité constitue un véritable parcours du combattant", écrit l’élu en préambule de sa proposition de loi visant à créer une certification des formations professionnelles, une proposition jamais débattue en séance... ».

Comment dans un tel contexte, Monsieur le Président, espérer fournir à plus de 2 millions de chômeurs une formation qualifiante alors qu’à ce jour Pole Emploi n’arrive pas à répondre aux demandes ? Mon amie Sophie m’expliquait récemment son parcours du combattant pour obtenir le financement de sa formation d’assistante maternelle. Elle a passé 1 an à être baladée d’un conseiller à un autre, d’un site internet à un autre, d’une réunion à une autre pour qu’un employé de Pole Emploi lui avoue enfin qu’il ne savait pas qui pouvait la financer…J’imagine cette situation dupliquée 2 millions de fois et j’entrevois l’ampleur du désastre…

Dernier point enfin, Monsieur le Président. Votre projet propose de déterminer les « secteurs d’avenir créateurs d’emploi ». Si l’on s’en réfère à une étude récente menée auprès de 1,6 million d'entreprises, les principaux métiers recherchés concernent les "agents d'entretien de locaux", " les employés polyvalents de cuisine" dans la restauration, les " aides à domicile et aides ménagères". « 1.542.400 projets de recrutement, dont 13% dans l'hôtellerie-restauration qui reste le premier recruteur national. Des données à comparer aux 2.874.500 demandeurs d'emploi inscrits en catégorie A à la fin décembre 2011. On voit donc bien que l'offre d'emploi est loin d'égaler la demande et que les secteurs les plus porteurs le sont surtout en emplois peu qualifiés qui ne pourront satisfaire la part importante des demandeurs d'emploi qualifiés et/ou âgés. »

Ne pas trouver de travail dans un tel contexte n’est pas seulement une question de mauvaise volonté Monsieur le Président. Plutôt que de vous attaquer aux chômeurs, ne vaudrait-il pas mieux vous attaquer au chômage ? C’est la moindre des choses pour quelqu’un s’autoproclamant « président de la vérité ».

Voilà, Monsieur le Président, ce que je tenais à vous dire. Vous ne lirez sans doute jamais ma lettre mais ce n’est pas très grave. J’estimais, comme toute accusée, avoir un droit de réponse. Pas seulement en mon nom mais en celui de millions d’anonymes qui n’auraient pas forcément eu les mots ou le courage de vous répondre.

Sachez que nous ne nous laisserons pas faire.


vendredi 10 février 2012

Rencontre du 3ème type à Pole Emploi

Mardi dernier, après un énième rebondissement dans l’affaire Pole Emploi (ils ont perdu mes papiers remis en main propre et envoyés en recommandé), je décidais d’aller régler le problème de visu.

Je m’étais dit (préjugé à la con) qu’avec le froid polaire, il y aurait sans doute moins de monde dans mon agence.

Je crois finalement que même à -20°, il y aura toujours des gens pour faire la queue au guichet « relation clients » : la preuve, en arrivant il y avait déjà 10 personnes devant moi (et une vingtaine à l’accueil).

Je m’apprêtais à me plonger la tête dans mon Iphone quand une voix derrière moi m’a demandé « Bonjour, vous êtes là depuis longtemps ? » « Euh non je viens d’arriver ».

Petit examen rapide de mon interlocuteur : plutôt bonne mine, très souriant, sac à dos, il ne ressemble pas à la cohorte de fantômes qui m’entourent (et dont je fais partie). Le demandeur d’emploi qui fait la queue au service clients est généralement gris et courbé sous le poids d’une pochette volumineuse. Car les papiers c’est tout ce qu’il nous reste quand tout fout le camp : ces vestiges d’une vie passée où l’on avait un salaire et une existence professionnelle on s’y accroche comme à une bouée. Je n’ai jamais fait autant de photocopies de ma vie depuis que je suis demandeuse d’emploi: j’ai certaines fiches de paye en 4 exemplaires, patiemment engrangées dans ma pochette à tête de mort, spécialement réservée à Pole Emploi.

Et puis, plus le dossier est lourd, plus on se dit que sa vie est consistante. Sa pochette, on ne la traîne pas comme un boulet mais comme un trophée. On est un peu bête quand on est demandeur d’emploi.

Mon interlocuteur, lui, a juste un sac à dos, ce qui lui donne un maintien différent : il a la tête haute, parle avec les mains. Il est même sacrément drôle, parle fort et sans complexe « La vache, on se croirait dans une bande dessinée d’Asterix ici ». On ne se connaît pas mais on s’aime déjà, il y a comme ça des rencontres improbables qui ne s’expliquent pas. En voyant sortir un conseiller hirsute, d’un des bureaux il me dit très fort « Ah je le connais celui-là, il était dans l’ancienne agence. Il est toujours ébouriffé comme s’il était débordé et il te fait comprendre qu’il n’a que peu de temps à te consacrer. Ils ont changé les locaux mais pas les gens ». En effet, mon agence est l’une des plus grosses de Paris : y sont « gérés » 18 000 dossiers (à ce niveau c’est en effet des dossiers que l’on gère, pas de l’humain). Elle a été nouvellement créée et ressemble à un énorme paquebot dont les ¾ des bureaux sont vides, fautes de moyens humains. Et nous, nous ressemblons à des naufragés du Concordia, dis-je à mon nouvel ami, qui cherchons le canot de sauvetage pendant que le capitaine s’est fait la malle ! Je lui ai dit que lors de ma dernière visite, des gens en étaient presque venus aux mains et que j’ai dû moi-même faire la police. Il me dit, pince sans rire, qu’après les combats de coqs, on pourrait organiser des combats de chômeurs.

Pile à ce moment là, nous sommes interrompus par des éclats de voix : un « client » s’adresse à la conseillère à l’accueil en hurlant « non je ne suis pas n’importe qui, je suis quelqu’un, vous ne me parlez pas comme ça ». Les gens de la queue ne se retournent même pas, les incidents de ce genre sont monnaie courante. Ils vont néanmoins réagir quand une femme, la cinquantaine, attaché case en cuir et brushing, va sa planter devant la file sans faire la queue. « Il faut attendre votre tour Madame » « Je viens juste demander un renseignement » « On est tous là pour un renseignement » « oui mais moi je suis EMPLOYEUR » (en insistant sur le mot employeur). Immédiatement après ce mot magique, une conseillère va venir la chercher pour la mener à un autre guichet. On ne mélange pas les torchons et les serviettes.

« Et toi, tu fais quoi dans la vie » me demande mon interlocuteur, me sortant de mes pensées. Je lui raconte en 5 secondes, j’ai le droit à la sempiternelle question « mais pourquoi t’es partie ? ». « Parce que ça n’était plus possible ».

« Ah oui je comprends. Moi aussi c’est pas toujours facile. Imagine toi, je travaille dans l’entretien pour des handicapés, je fais le ménage quoi. Et bien je gagne 3 ,35€ de l’heure. Pas toujours facile de se lever pour travailler dans des conditions comme ça, je gagnerais plus en touchant des aides. Surtout que les ménages, t’as pas d’horaires, tu bouches les trous. L’autre jour, on m’a fait rentrer chez moi et on m’a rappelé une heure après car une personne était malade. Tout ça pour tomber sur un dingue qui s’est amusé à mettre ses mains sur mes vitres tout juste nettoyées en disant « tu vois, elles sont pas nettes tes vitres ». J’ai essayé de m’en sortir, j’ai passé un diplôme en tourisme conseillé par Pole Emploi, mais tous les employeurs me disent qu’il faut un BTS. J’ai postulé partout, même chez Starbucks ils me disent « vous n’avez pas le profil ». L’autre fois, j’ai pêté un plomb, j’ai débarqué là-bas en disant à une serveuse « j’ai pas le profil, j’ai pas le profil, tout le monde me dit ça, plutôt que vous montrer mon nez,je vais vous montrer mes fesses alors ! » Mais bon, faut pas se plaindre, en France, on a quand même beaucoup d’aides, y a d’autres pays qui sont pire et où les chômeurs sont laissés à l’abandon. Faut garder la pêche, allez souris ! Tiens, je te donne un bonbon, on va faire le pari qu’on l’aura fini avant qu’on nous appelle ».

Je me sens d’un coup bien conne avec mes questionnements existentiels et mes problèmes de riches…Mon interlocuteur fait des ménages pour 3,35 € de l’heure, sans aucune autre perspective et reste plus digne et plus positif que moi. Combien de vies semblables parmi tous ces gens qui font la queue ? Que ceux qui les traitent d’assistés viennent écouter leurs récits, leurs existences, leur quotidien…

« Personne suivante ». C’est mon tour.

« Pas de chance l’informatique est en panne Madame, il faudra repasser ».

En partant, je me retourne vers mon nouvel ami dont je ne connais pas le prénom. Il est déjà devant un autre comptoir, écoutant sans doute le même verdict sans appel. Je n’ose pas le déranger.

En sortant de l’agence, je ne pense plus à moi mais à lui.