« Le niveau baisse » est une
rengaine qui revient très régulièrement.
« D'où vient
qu'une partie des élèves qui ont achevé leurs études, bien loin d'être habiles
dans leur langue maternelle, ne peuvent même pas en écrire correctement
l'orthographe? ». Cette phrase alarmiste qu’on croirait contemporaine
date en réalité de 1835, preuve que ce sentiment ne date pas d’hier !
Pourtant, rapports et historiens ne cessent de
le répéter : le niveau n’a pas baissé si l’on compare aux
générations plus éloignées. Comme l’explique Claude Lelièvre, historien
de l’éducation, cité dans ce billet du blog « L’instit humeurs » "si vous mettez entre parenthèses la question de
l'orthographe, on a des élèves qui font des rédactions supérieures par rapport
à des copies du certificat d'études de 1923".
Le sociologue Vincent Troget, quant à lui, va
plus loin : « Compte tenu du rôle autrement symbolique qu’avaient
acquis l’orthographe, les dates de l’histoire de France et la liste des
départements dans le processus de scolarisation, le sentiment d’une baisse
générale de niveau se répand ainsi dans l’opinion publique. Si l'on change de
critères, tout indique au contraire que le niveau a augmenté. De nombreuses
connaissances nouvelles ont été introduites : géométrie et, désormais, langue
vivante à l'école primaire, biologie, histoire contemporaine, géographie
économique, approche linguistique de la littérature, sciences économiques et
sociales, etc. (…). Certains critères d'évaluation sont devenus plus exigeants.
Dans les années 30, par exemple, il suffisait qu'un élève sache déchiffrer à
haute voix un texte simple et répondre à quelques questions de vocabulaire pour
être jugé bon lecteur à la fin du primaire. Aujourd'hui, un élève n'est reconnu
lecteur à l'entrée en sixième que s'il peut répondre par écrit à des questions
montrant qu'il a compris le sens d'un texte après l'avoir lu
silencieusement ».
Cette rengaine de la baisse du niveau se
retrouve régulièrement sur les blogs. Un billet sur le blog « Je suis en retard » avait d’ailleurs fait
grand bruit en 2011 : il affirmait que le niveau baissait puisqu’on a
avait osé s’attaquer à ce monument de la littréature qu’était le Club des
5 (qui est une traduction, ne l'oublions pas) ! En cause, les modifications apportées à la version originale de 1965:
remplacement du passé simple par le présent, du « nous » par le
« on » et actualisation de certaines tournures de phrases un peu
datées. Mais aussi suppression des stéréotypes sexistes (Annie pleurniche et
fait la tambouille) et des clichés au sujet des forains (décrits comme des
personnes violentes et craignant la police). Des modifications que l’auteur du
blog taxait de « politiquement correct » et de « révision
idéologique », rien que ça !
Aujourd’hui, la rengaine continue comme
le démontre ce tweet de @BocoS23 posté hier :
Je comprends que l’on puisse être attaché à
ses lectures d’enfance et se sentir trahi en découvrant les changements qui y
ont été apportées. Pour autant, ne mélangeons pas tout : récupérer la modification d'une traduction par une une maison d'édition pour conclure à une baisse de niveau est au mieux un raccourci sur l’air du « c’était mieux avant », au pire une forme de malhonnêteté intellectuelle.
Qu’on le déplore ou non, la langue est
fluctuante, le vocabulaire évolue et je trouve logique qu’un ouvrage
s’adressant à des enfants en tienne compte. Le passé simple disparaît du Club
des 5 ? Nul doute que ceux qui s’en offusquent (essentiellement des CSP+
et/ou des gens éduqués d’ailleurs) sauront conseiller à leurs enfants d’autres
ouvrages qui y ont recours, comme les classiques de la littérature française. Car c'est un fait établi : la lecture est un acte éminemment social, apanage des familles les plus dotées socialement, habituées de longue date à valoriser la culture de l'écrit comme l'explique
cette étude. Si le Club des 5 ne satisfait plus à leur exigence de niveau de langue, ils auront donc les ressources nécessaires pour proposer d'autres pistes de lecture à leurs enfants.
Par ailleurs, n’oublions pas que le Club des 5 est avant
tout une première lecture dont la vocation est de donner le goût de lire à un
jeune public. Et que le livre est désormais mis en concurrence avec les
tablettes, les consoles, les écrans de télévision ou d’ordinateurs. Mais aussi
Harry Potter. D’où l’importance d’attirer les lecteurs avec un ton collant à
leur époque, un style plus dynamique et des expressions moins désuètes. Et tant
mieux si cela permet à un plus grand nombre d’accéder à la lecture et de,
peut-être, leur donner envie de lire autre chose par la suite.
D’ailleurs, si
l’on jette un coup d’œil aux 2 versions postées par @BocoS23, on peut constater
que l’actuelle (celle de droite) est beaucoup plus dynamique et synthétique, sans perdre pour
autant le sens initial du récit.
Si j'en crois mon expérience personnelle, mon fils n'a jamais accroché avec le Club des 5. Il lit d'autres choses (Geronimo Stilton, Le journal d'un dégonflé) et cela me suffit, même si le passé simple n'y est pas utilisé et que le registre de langage reste quotidien. Pour moi, il lit avec plaisir et c'est l'essentiel.
En ce qui concerne la disparation des
stéréotypes au sein de la nouvelle édition, l’utilisation abusive et galvaudée de
« politiquement correct » et « novlangue » m’agace au plus
haut point. A l’instar de la langue, notre perception du racisme et du sexisme
évolue et il faut s’en féliciter : tout comme les publicités Banania ou
« Moulinex libère la femme » ne seraient plus tolérées aujourd’hui,
il paraît nécessaire de ne plus véhiculer de clichés sous-entendant que les
forains seraient tous violents et les petites filles forcément pleurnicheuses
et assignées à la cuisine. Surtout lorsqu’on s’adresse aux enfants.
Fait amusant, alors que la réacosphère
s’emballe en brandissant l’exemple du Club des 5 comme illustration de la
baisse du niveau, peu d’entre eux savent en réalité que la série bat en brèche tous les
stéréotypes de genre à travers le personnage de Claude, comme l’explique cette tribune de Philippe Reigné.
« Le ton presque militant de son livre, queer avant la lettre » prend alors
un tout autre sens…