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jeudi 25 octobre 2012

Ecrire sur soi



Pour moi l’écriture a toujours été une façon de me déguiser, de porter un masque. Selon que j’écrive pour une marque de cosmétique, un blog ou un journal d’information très sérieux, j’endosse le rôle de quelqu’un d’autre. Je « joue » tour à tour la bonne copine qui confie ses conseils beauté, l’expert qui vulgarise un contenu scientifique ou l’éditorialiste qui argumente son point de vue. Je retrouve alors ce qui faisait le sel de mes cours de théâtre : échapper à moi-même pour devenir quelqu’un d’autre. Voir le monde avec les yeux d’autrui, me caler sur sa posture, ses expressions. Devenir un caméléon du verbe.

Il ne me faut en général que quelques minutes pour cerner ce qu’attend mon client, sortir mes antennes et mon crayon et mettre des mots sur mon ressenti. Un rédacteur est à la fois un médium, un accoucheur d’idées et un magicien.

Souvent, je suis moi-même étonnée lorsque je vois se dessiner sous mes mots l’identité d’une marque, son ton, sa personnalité. Comme un sculpteur verrait apparaître dans la glaise patiemment façonnée un visage familier, un regard plein de vie.

Ecrire pour les autres est à chaque fois un petit miracle à mes yeux. Passer de la page blanche au texte noirci reste un mystère et un ravissement. Il y a quelque chose qui m’échappe dans ce processus de création, de l’ordre du surnaturel. Bien sûr, cela se fait parfois dans la douleur, les mots se tarissant ou tournant rond mais en général, il en sort toujours quelque chose.

Jusqu’à hier, je pensais naïvement avoir la même facilité à écrire sur moi. Sur les conseils de mon entourage, je me suis attelée à la rédaction d’un site qui récapitulerait mes réalisations professionnelles, sorte de CV enrichi et interactif.

Après en avoir tracé brièvement les grandes lignes et dessiné le plan, j’ai été confrontée à la terrifiante expérience de la page blanche. Une fois écrits mon nom, mon prénom et ma profession, plus rien ne sortait de mon clavier. Vertigineux syndrome de la tête vide.

Mon parcours qui me semblait jusqu’ici atypique m’apparaissait soudain comme chaotique, mes réalisations, dont j’étais si fière, anecdotiques. Je biffais mentalement les termes trop élogieux, ricanais intérieurement de cette tentative éhontée de ripoliner un « chemin de vie » (traduction littérale de « curriculum vitae ») un peu trop tortueux.

Et surtout, je ne savais quel ton donner à l’ensemble « Bienvenue sur mon site » : trop ringard.
 « Bonjour, je suis Sophie Gourion, rédactrice web » : trop enfantin. Quant à parler de moi à la 3ème personne, comme je l’ai vu ailleurs, trop « Alain Delon ».

Je suis ainsi restée 3 heures, crayon d’une main, ordinateur de l’autre, entre sueurs froides et angoisse du vide. J’ai gribouillé, jeté un œil à Facebook et Twitter, suis allée boire un verre de Coca. 

Péniblement, j’ai réussi à accoucher d’un petit texte, qui ne donne pas entière satisfaction. J’ai même pensé, en désespoir de cause, à faire appel à un rédacteur extérieur pour écrire à ma place. Le comble pour quelqu’un qui espère vivre de sa plume.

Pourtant, je pense que cette étape est nécessaire et cette confrontation à moi-même indispensable, même si elle est douloureuse. Quand on se lance en tant que free-lance, il faut être certain de sa valeur. Apprendre à se vendre fait partie intégrante de ce processus.

Alors, péniblement, je me suis attelée de nouveau à la rédaction de mon site ce matin. Les mots peinent toujours à affleurer, de l’esprit au clavier mais je persévère.

Consciente d’accoucher un peu de moi-même dans cette drôle de maïeutique...