> octobre 2018

jeudi 11 octobre 2018

Les mots tuent : interview d'Armelle Le Goff, rédactrice en chef à 20 Minutes

Parmi les questions qui me sont régulièrement posées en interview reviennent souvent le fonctionnement d'une rédaction, les raisons expliquant le nombre de titres problématiques au sein de mon Tumblr "Les mots tuent" (350 articles répértoriés à ce jour). N'ayant été que journaliste web pigiste et n'ayant donc jamais connu le travail au sein d'une rédaction, il m'a semblé intéressant d'interviewer une rédactrice en chef afin qu'elle nous éclaire sur toutes ces questions.

Merci à Nils Wilcke de m'avoir mise en relation avec Armelle Le Goff, rédactrice en chef à 20 Minutes!

Bonjour, un grand merci d’avoir accepté cette interview ! Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs?

Je m'appelle Armelle Le Goff, je suis rédactrice en chef à 20 Minutes depuis 2015, après plusieurs années en tant que rédactrice en chef adjointe et cheffe du service Monde.

Pouvez-vous nous expliquer le fonctionnement de votre rédaction ? Est-elle sensibilisée à la question du traitement journalistique des violences faites aux femmes ?

Notre rédaction compte 100 journalistes à Paris et en régions (nous avons onze bureaux à Bordeaux, Nantes, Toulouse, Strasbourg, Lille, Lyon, Nice, Marseille, Montpellier, Nantes, Rennes où travaillent 3 à 4 journalistes). Tous les journalistes travaillent sur 3 temporalités: chaud (pour toutes les infos à traiter rapidement), tiède (pour traiter les infos du jour), froid (pour les sujets ayant moins d’enjeux en termes de temporalité et/ou demandant plus de temps). Concernant les violences faites aux femmes, on a évidemment des recommandations de traitement dans une charte qui est à disposition de tous les journalistes et que l’on remet à jour régulièrement.

Comment se concrétise cet engagement ?

L’engagement contre les violences faites aux femmes fait partie de l’ADN de 20 Minutes. Si 20 Minutes est un média non partisan, il est toutefois très engagé. Le respect de la personne humaine est l'un des points fondamentaux de notre charte éditoriale. Cela signifie de considérer avec une grande attention certains sujets comme la lutte contre le racisme, l'homophobie, le combat pour l'égalité des sexes et les violences faites aux femmes, entre autres. Du coup, c'est une question qu’on aborde depuis longtemps et sous pleins d’angles. Par exemple, en 2013, on fait une Une avec un dessin de Pénélope Bagieu (des femmes le bras levé) dont le titre est “Continuons le combat” sur l’actualité du combat féministe en France. http://fr.1001mags.com/parution/20-minutes-france/numero-2561-21-nov-2013
fr.1001mags.com
20 Minutes France n°2561 21 nov 2013 - Page 2-3 - pour 3 Françaises sur 4, le combat féministe a toujours du sens. - premier quotidien national.

Tout récemment, le vendredi 5 octobre 2018, on a organisé une journée-événement pour le premier anniversaire du mouvement #Metoo avec une enquête sur le harcèlement sexuel dans le sport ; une autre sur les objets connectés comme outils de harcèlement au sein du couple, etc. 

Selon votre expérience, pourquoi autant de rédactions ont recours à des expressions type « drame conjugal » ou des titres attrape-clics ? (dernier exemple en date : "Ivre, il poignarde son amie croyant ouvrir un carton à pizza"). J’ai noté qu’une grande majorité des titres épinglés par #LesMotsTuent proviennent de la PQR : comment expliquez-vous ce phénomène ? Comment, selon vous, changer les choses ?

Comment travaillez-vous avec vos homologues de 20minutes en région ?

Je pense que, aussi paradoxal que cela puisse paraître, il y a, dans la presse, une grande méconnaissance du système judiciaire. Ces titres et ces erreurs sont en grande partie dus à l’ignorance. Après il ne faut pas négliger le fait que la presse et notamment la presse quotidienne régionale sont toujours en grande partie aux mains d’hommes qui ne sont parfois pas très attentifs à ces sujets. Mais cela change, la preuve à 20 Minutes où la rédaction en chef est parfaitement paritaire. Par ailleurs, à 20 Minutes, on fait régulièrement des formations à destination des chefs de service et des rédacteurs sur le système juridique et le vocabulaire judiciaire pour leur faire gagner en rigueur et en précision dans leurs articles.
Récemment, un titre problématique a été publié par 20minutes (« Lorraine: jaloux, un conducteur de 18 ans fonce sur sa copine et un de ses amis et les blesse »). Il a été rapidement corrigé, ce qui est loin d’être le cas systématiquement. Que s’est-il passé ?
Le grand nombre d’article publiés sur toutes les plateformes de 20 Minutes implique que les rédacteurs publient leurs articles et les mettent en même temps en relecture. Il y a donc une relecture a posteriori d’un grand nombre de papiers. C’est ce qui s’est passé pour celui-ci. Mais dès qu’il a été relu par la rédaction en chef, le titre en a été corrigé. 

Selon vous, la question du traitement journalistique des violences faites aux femmes est-elle importante ? Quels conseils donneriez-vous aux rédactions ?

Bien sûr, cette question est extrêmement importante. La précision et la rigueur sur ce sujet sont extrêmement tout à fait nécessaires. Mais le respect de la personne humaine l’est tout autant et lorsque cela recouvre des faits de justice, la presse a une grande responsabilité qu’elle peine parfois à assumer.
Trop de sujets ont par ailleurs été passés sous silence dans la presse pendant trop longtemps. Notamment parce que les rédactions n’étaient pas à l’image de nos sociétés. C’est important pour les femmes, mais c’est important pour l’ensemble de la société que cela soit le cas et que les médias réussissent à aborder la variété de sujets qu’attendent leurs lecteurs. Je crois que c’est plus qu’ailleurs le cas à 20 Minutes et que c’est ce qui fait notamment la clé de notre succès et la raison pour laquelle plus de 5 millions de lecteurs nous lisent chaque jour.