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mardi 30 octobre 2012

De terrifiants sourires



Depuis quelques jours, je suis hantée par le sourire de cette jeune femme.

Grâce à Jewpop, j’ai découvert ces clichés à la fois si émouvants et tragiques et leur histoire étonnante.

Prises à la fin de l’année 1939 dans le ghetto de Kutno en Pologne, ces photographies sont l’œuvre d’Hugo Jaeger, photographe d’Hitler jusqu’à la fin de la guerre. Il les a ensuite enterrées ainsi que 2000 autres clichés aux abords de Munich, craignant d’être arrêté en 1945. Il les retira de ses cachettes au fil des années qui suivirent la fin de la guerre, plaça les négatifs dans un coffre en Suisse en 1955, et les vendit à Life dix ans plus tard.

Ces images sont bouleversantes. Le visage de cette femme, incroyable de beauté et respirant la confiance nous paraît tellement contemporain qu’on le croirait issu d’un magazine, tout juste vieilli par un filtre Instagram.

Ces sourires m’ont obsédée depuis plusieurs jours. Que se cache-t-il derrière toutes ces expressions d’une sérénité factice ? Je ne peux m’empêcher d’y voir une forme de propagande d’un régime qui voulait prouver que les juifs n’étaient pas maltraités. Des sourires sans doute obtenus par la contrainte et dont on imagine les menaces ou les mitraillettes en filigrane. Le 2ème cliché de cette femme, son regard noir et frondeur pris sans doute avant l’injonction de sourire, semble le confirmer.



Ces photos n’ont finalement pas été diffusées par les nazis : craignaient-ils ainsi de rendre les juifs humains, eux qui n’ont eu de cesse de les ravaler au rang de rat ou de cafard ?








Elles demeurent un incroyable témoignage des conditions de vie misérables d’êtres voués à une disparition inéluctable, dont ils ne semblaient pas avoir conscience. Elles nous permettent de partager un peu de leur quotidien et d’y mettre des images autrement plus concrètes que quelques lignes dans un livre d’histoire.

Ces sourires de vieillards, de femmes, d’hommes et d’enfants déchirent le cœur car l’on connaît l’issue tragique de cette histoire dont personne ne reviendra vivant. Ils sont comme une rose posée sur un tas de purin. Alors que nos yeux et nos esprits se sont progressivement habitués aux images d’horreur de l’Holocauste, l’irruption de ces sourires iconoclastes nous bouleversent bien plus que les  clichés de corps squelettiques ou d’enfants aux étoiles jaunes. 

Le sourire est ici bien plus que le reflet de l’âme : il est le souvenir de milliers d’âmes à l’antichambre de la mort.