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mercredi 1 février 2012

Conte de fées moderne

« Vous pensiez vraiment que c’était le bon moment pour quitter votre ancien emploi ? »

« Oh tu bossais là-bas ? Et t’es partie ? t’es folle ! »

« Vous avez quel âge ? 38 ans, hum…pas simple de retrouver un emploi. Vous n’étiez pas bien là-bas ? »

« Tu devais avoir plein de produits gratuits, quelle chance ! »

« Vous pouvez m’expliquer votre parcours ? »

« Je connais plein de gens qui bossent là-bas. Qu’est ce qui s’est passé ? ».

Répéter. Disséquer. Se justifier. Trouver une version édulcorée. Ne pas tomber dans le pathos. Etre partagée entre mettre ses couilles sur la table et mentir par omission. Ne pas être revancharde mais éviter le complexe de Stockholm quand même. En dire trop ou pas assez. Ne pas cracher dans la soupe. Garder le meilleur.

Quitter la Word Company ça paraît contre-nature pour beaucoup de monde, surtout en ces temps de crise. Comment expliquer ce choix sans passer pour une inconstante ou une écervelée ?

J’aime le recours à la métaphore, qui permet de donner corps à des concepts parfois abstraits, lointains. Un peu comme ces contes de fées, qui, sous des dehors anodins et acidulés, font passer à l’inconscient des messages d’une violence inouïe. Et je trouve que la métaphore amoureuse colle particulièrement bien à mon histoire professionnelle.

Il était une fois…mon chemin de vie (traduction littérale de curriculum vitae).

Avant lui, j’avais eu quelques aventures. Des histoires que je savais condamnées d’avance : des garçons besogneux, fidèles, sans fantaisie mais fiables. C’était mieux que d’être seule me disais-je et puis ça forge l’expérience. Pourtant, quand on me demandait où je me voyais, c’est avec lui que je m’imaginais. Ce garçon ultra-célèbre que l’on voyait partout, symbole de glamour et de réussite et dont le nom était connu même dans la plus petite échoppe du fin fond de l’Asie. Impossible de le rater : dans vos rayons ou sur vos écrans de TV, il était partout. Sur les conseils d’une amie, je lui ai un jour envoyé une lettre, bouteille à la mer que je pensais être sans réponse. Nous nous sommes rencontrés, toisés, reniflés puis on s’est dit qu’on allait essayer. Prudent, il m’a dit qu’il préférait que l’on se laisse une période d’essai de 3 mois, je n’étais pas contre. Il ne m’a rien promis car c’était à moi de faire mes preuves, le deal était clair. Pour le séduire, j’ai fait de mon mieux pour être à la hauteur : talons et verbe hauts, tailleur et maquillage. J’ai appris plus tard que j’avais tout faux, le comble du branché étant d’arborer des jeans à 300€ en toute simplicité. Erreur de débutante. Au début, j’étais gênée aux entournures, complexée par toute cette faune de gens brillants qui gravitaient autour de lui : jeunes loups aux dents acérés, femmes de tête, rouleaux compresseurs ambitieux. J’en venais parfois à regretter mes garçons besogneux. Et puis je me suis prise au jeu. Il m’a fait voyager, a défriché pour moi des territoires inexplorés, m’a appris à exiger le meilleur, de moi-même et des autres. Grâce à lui j’ai pu devenir touche à tout sans être dilettante, futile et sérieuse à la fois. J’ai pu rencontrer des gens passionnants, toucher du doigt des univers qui n’étaient pas les miens, me lancer des défis. Il m’a fait oublier un temps que nous ne faisions pas partie de la même caste. Bien sûr, certains ne manquaient pas de me rappeler que nous n’étions pas du même monde, celui des sur-diplômés, des cols blancs formatés à l’école de commerce. Mais j’aimais à penser que ce n’était pas important pour lui.

Cette belle histoire a duré 10 ans. On peut estimer que j’ai eu de la chance : 3 ans de rab’ par rapport à l’âge fatidique des couples (et 7 ans par rapport à Beigbeder) c’est pas si mal. La 11ème année a été fatidique. Tout s’est fait subrepticement. Il m’a coupée peu à peu des gens qui m’entouraient, sans que je m’en rende vraiment compte. M’évinçait des évènements importants de sa vie, reprenant mes idées à son compte. Il a petit à petit vidé mon existence de ce qui en faisait le sel, ne me laissant qu’un quotidien aride et déprimant. Jouant habilement entre le chaud et le froid, il m’infligeait quotidiennement ses montagnes russes émotionnelles : les jours avec c’étaient des blagues grasses et libidineuses, les jours sans, un silence de plomb, avec pour seul moyen de communication des mails injonctifs. Lui si tolérant, me faisait désormais sciemment ressentir notre différence de caste : j’étais devenue une intouchable condamnée à jamais à ma condition. Et si je menaçais de partir, il me montrait la pile de lettres de prétendantes se hâtant au portillon. Petit à petit j’ai dit oui à tout, même à l’impossible : je voulais montrer que j’en étais capable, que je serai à la hauteur. La nuit je cauchemardais, revivant à l’infini cette accumulation de tâches répétitives qu’était devenue ma vie. Me voir à terre n’a pas minoré son acharnement bien au contraire, comme un chat jouissant de jouer avec une souris éclopée. Quand je lui demandais de discuter, même devant un tiers, il se fermait. Rien de pire que l’indifférence.

Un matin, après m’être imaginée sous les roues du train qui rentrait en gare, je me suis résolue à aller au 6ème étage rencontrer ma conseillère conjugale. Celle qui était si bienveillante à mes débuts s’est montrée tranchante, me demandant d’envisager cet épisode comme une épreuve. Que personne ne me forçait à rester. Et puis à mon âge, pas simple de se retrouver sur le marché des célibataires.

J’ai lutté contre moi-même quelques jours, puis mon corps a eu raison de moi. A mon initiative, nous avons fait un break et ces 2 ans loin de lui m’ont fait prendre conscience de tout ce que j’avais enduré. J’ai réalisé à ce moment-là à quel point mon égo avait été tabassé, mes envies refoulées. Il m’offrait certes une sécurité financière, une prison dorée mais plus grand chose d’autre. Après cette parenthèse, nous nous sommes séparés, en essayant d’y laisser le moins de plumes possible, en tentant d’éviter la rancœur ou l’indignité . Nous n’y sommes pas toujours parvenu.

Au début j’avais des pincements au cœur quand je lisais son nom sur une affiche ou entendait sa voix à la radio mais plus maintenant. On m’a dit qu’il a rencontré quelqu’un, plus jeune et plus caractérielle que moi. Que c’est moi en moins bien. Ce n’est plus mon problème.

De mon côté, je me reconstruis. J'essaye de ne pas laisser cette annus horribilis prendre le pas sur les dix autres. Je pense à moi d’abord et n’envisage pas de relation durable pour l’instant. Ma mère m’a présentée à une marieuse, Mme Paule Emploi, qui veut à tout prix me caser avec le premier venu. Je vais la voir pour lui faire plaisir mais ne suis pas prête à me lancer. J’ai encore besoin de temps.