> Quand le magazine Grazia fait la chasse aux (grandes) sorcières

jeudi 16 février 2012

Quand le magazine Grazia fait la chasse aux (grandes) sorcières



Conférence de rédaction fictive chez Grazia.

« Bon, alors, vous avez prévu quoi pour notre sujet de société de 5 pages cette semaine ? Faut du lourd hein ! »

« Du lourd ? Le problème c’est qu’on ne peut pas trop taper sur les grosses cette semaine, le magazine « Elle » sort son « spécial Rondes. Les petits, c’est pas politiquement correct, les handicapés non plus, les homos Vanneste s’en est déjà chargé »

« Donc il reste les grandes. Ca n’a pas encore été fait et je ne vois pas les gens s’indigner car on tape sur les grandes duduches. Je vois bien un titre comme « Grandes, bêtes et méchantes ».

« Oh la, ça va un peu loin quand même, on va encore se prendre les féministes sur le dos avec un titre pareil. Pour calmer un peu le jeu je mettrais plutôt « Très grandes, très belles et très méchantes ». Comme ça, on ne stigmatise pas toutes les grandes et puis ça nous permet, sous couvert de dénonciation de la dictature de l’apparence, de glisser des messages un peu plus trashs. Du style, les grandes sont mal élevées, sont langues de pute, sont agressives… »

« Ah oui je vois bien le truc : une photo de grande avec sa taille à côté + une description du style « Nicole Kidman, 1,80m, la mauvaise mère » Et un titre accrocheur comme « Les femmes spectaculaires attirent les hommes complexés et méchants ». Mais sur quoi on va appuyer notre démonstration ? Parce qu’il faut les remplir les 5 pages quand même »

« Déjà, on peut utiliser les études menées sur le pouvoir de l’apparence. Ensuite en fouillant sur internet, tu dois bien pouvoir dégoter un psy ou un sociologue qui va te dire que c’est scientifiquement prouvé que les grandes sont méchantes. Et puis, t’as bien une copine qui pourra témoigner en disant que les grandes sont mal élevées ? Suffit de raconter qu’elle en connaît une qui est partie d’un resto sans payer et voilà. Allez, au boulot ! »

Bien évidemment cette conversation en salle de rédaction est fictive. L’article malheureusement ne l’est pas, les photos qui l’illustrent non plus : « Nicole Kidman 1,80m « mauvaise mère », « Sigourney Weaver, 1,82m la vipère des plateaux ». Aurait-on imaginé la même chose avec le poids et le cliché qui va avec ?

Mais la chasse aux grandes sorcières ne s’arrête pas là ! On y apprend que les grandes (et belles, mais avant tout grandes) sont :

1°) Mal élevées : « la journaliste américaine Arianne Cohen explique que « les grands agissent en leader car, dès 6 ans, les autres enfants les pensent plus âgés et se soumettent ». Pas étonnant que plus tard, ils grillent les files d’attente sans s’excuser ! « Un soir au resto, un copain se pointe avec la fille d’un célèbre couturier, une grande tige blonde qui a été mannequin se souvient Léa 37 ans. La fille commande des cocktails, des plats chers, ne parle que d’elle puis part en disant qu’elle a une fête. Elle n’a même pas demandé si elle devait payer quelque chose alors qu’elle est pêtée de thunes. Le pire c’est qu’aucun mec de la table ne s’est offusqué c’était normal »

2°) Elles sont insécures : « Etre une pouliche en compêt dans un créneau aussi restreint ne rend ni très cool ni très solidaire »

3°) Elles sont langues de p… « Lorsque Jennifer Aniston, 1, 65m soignait son petit cœur en miettes après le départ de Brad Pitt avec Angélina Jolie, l’actrice Kimberly Stewart (1,78m) lâchait sans qu’on la sonne « Je ne vois pas ce qu’on lui trouve. Cette femme est ordinaire »

4°) Elles sont bourrées de testostérone : « la méchanceté des échalas serait aussi biologique. « Il est scientifiquement prouvé que les méchants ont plus d’hormones mâles, de testostérone. Or, les grandes et minces, ont un corps très masculin : peu de hanches, beaucoup d’épaules…et beaucoup de testostérone » ajoute le psychiatre.

5°) Elles sont surpayées : « Les personnes belles négocient mieux leurs émoluments. (…). Promues plus vite et plus haut, elles atteignent aussi plus rapidement leur seuil d’incompétence. »

6°) Elles vieillissent mal : « Parachutée trop haut, la « big and beautiful » a tendance à mal vieillir, bloquée au stade où elle a été reine : l’adolescence. Elle devient un quadra acariatre, que le petit personnel traîne régulièrement aux prud’hommes. La femme de ménage indienne de Liz Hurley avait ainsi porté plainte pour esclavage. Pendant 4 ans, la grande Liz (1, 75m) l’avait fait bosser de 7h à 3h du matin pour 1,80 de l’heure . Classe ! »

Je vous promets que je n’ai rien inventé, tout cela est bien écrit dans le Grazia de la semaine dernière. Dommage, car le sujet initial, la dictature de l’apparence, est passionnant et aurait mérité un article à lui seul (j’en avais d’ailleurs fait un l’année dernière sur cette thématique). La prime à la beauté existe, malheureusement, et les parents de nouveau-nés interagissent davantage avec ceux-ci quand ils sont beaux.

Pourquoi avoir amalgamé ce vrai sujet avec un tissu de clichés, d’études pseudo-scientifiques et de témoignages invérifiables ? Pourquoi, surtout, s’attaquer à un certain type de femmes, les grandes, pour appuyer ces propos et véhiculer des préjugés d’un autre âge ? N’aurait-il pas fallu aussi s’interroger sur l’influence des magazines féminins sur cette dictature de l’apparence ?

La mise en abîme aurait sans doute été trop risquée…mieux vaut traiter ces femmes de « pouliches de compét » ou de « mauvaise mère » plutôt que tenter une profonde remise en question…