> Le jour où je suis devenue une vieille conne...

dimanche 27 mai 2012

Le jour où je suis devenue une vieille conne...



Ce matin, j’ai pris environ 20 ans dans la tronche. Pas en tombant sur un énième cheveu blanc ou en constatant l’état de mon visage au réveil, froissé comme mes t-shirts au sortir de mon sèche-linge.

Ce matin, j’ai été cette personne qui prend le temps de taper un mot sur son ordinateur, de l’imprimer et de le scotcher sur la porte de son immeuble.

Ce mot disait « Chers voisins, quand vous faites une soirée, merci de ne pas hurler dans les escaliers comme cela a été le cas cette nuit. Nous tolérons les nuisances dans les appartements, pas dans les parties communes. Il s’agit d’une simple question de respect. Par ailleurs, la cour n’est pas un cendrier. Merci aux personnes concernées de venir nettoyer les mégots qui la jonchent » (en prenant le soin de souligner et de mettre en gras « personnes concernées »).

Ce matin, je suis devenue une vieille conne. La preuve, je me suis immédiatement faite alpaguer par les mamies de l’immeuble (moyenne d’âge 90 ans), ravies de voir qu’une personne d’une autre génération pouvait avoir les mêmes considérations qu’elles. « Merci Madame Philippe ! (le prénom de mon mari, aie j'ai mal à mon féminisme). Enfin quelqu’un qui fait bouger les choses ! Tant que vous y êtes, pouvez-vous mettre un mot pour la jeune fille du rez de chaussée qui laisse son chat trainer dans la cour ? L’autre jour, il a fait une crotte derrière le buisson et a déterré les plantes de Mme Raymond ».  

Au lieu de leur rire au nez, j’ai dit poliment que j’allais m’en occuper, tout en donnant des coups de pieds dans les mégots (tiens, ils n’ont pas fumé que des cigarettes hier soir. Elle est belle la jeunesse, moi à 16 ans je jouais encore à la poupée).

Vieille conne. VC.

Je n’arrive pas à situer exactement le moment où ma vie a basculée, l’instant où je suis passée de l’insouciance à l’aigreur, de l’ultra-tolérance à la tolérance zéro. Il faut dire en toute objectivité que j’avais déjà un terrain propice à l’énervement continuel : sorte de JP Bacri au féminin, mon frère me surnomme depuis longtemps BORDERLINE (avec le cri de psychopathe et les yeux exorbités qui vont avec). Ce qui vous donne une indication quant à mon degré de tolérance envers la race humaine.

J’ai néanmoins le sentiment que mon statut de VC a été livré en même temps que mes enfants. Comme un équipement de série.
Plusieurs indices m’avaient mis la puce à l’oreille depuis quelques temps :

-       Je ricane quand je vois des jeunes porter des baggys difformes  avec le calbut qui dépasse et m’amuse à dire très fort  « ah s’ils savaient que cette mode vient des prisonniers américains qui laissaient dépasser leur caleçon pour signaler qu’ils étaient disponibles, ah ah ah ! »

-       J’ai les yeux dans le vide et des bouffées de nostalgie quand je croise des lycéens. Je me dis « Pour ce jeunes, tout est possible. Ah si jeunesse savait, ah si vieillesse pouvait » (le simple fait de prononcer le mot « les jeunes » me classe de façon irrémédiable dans la catégorie VC)

-       Je suis affligée par le niveau musical actuel et quand je cite une référence, il y a 99% de chance qu’il s’agisse d'un chanteur mort

-       Quand je vais au jardin avec mes gosses, je suis extrêmement agacée par les jeunes qui s’embrassent sur les bancs publics comme le chantait Brassens (y a des hôtels pour ça) ou les chiens qui trainent là avec leurs maitres (y a des fourrières pour ça). L’autre jour, j’ai réussi à virer un mec baraqué et son pitbull, m’attirant immédiatement l’admiration et la sympathie de la doyenne du jardin.

-       La dernière fois que je me suis retrouvée à table avec un ado, je n’ai su que balbutier « ça se passe bien le lycée ? » et «et  à part ça quoi de neuf ? »

-       J’ai dû masquer l’activité des adolescents  avec lesquels j’étais amie sur Facebook tant le niveau orthographique et la surenchère d’exhibition me mettaient mal à l’aise

-       Dès que des gens font trop de bruits dans la rue passé 23 h, je me mets au balcon en hurlant des phrases d’un autre temps comme « c’est pas bientôt fini ce bordel ? » et « si ça continue j’appelle les flics ». Immédiatement, me revient en mémoire l’image de mon père sur son balcon, prononçant ces mêmes phrases, sur ce même ton. Sauf que mon père a 66 ans.
   
Tout à l’heure, j’ai entendu du bruit dans la cour. En regardant derrière mes rideaux comme toute vieille conne qui se respecte, j’ai vu le père de la jeune fille qui avait organisé la fête, balayer les mégots sans un mot. Il a ensuite décollé le message sur la porte. La fête des voisins, ça ne sera pas pour cette année.