> La misogynie féminine au travail : entre mythes et réalités

jeudi 10 mai 2012

La misogynie féminine au travail : entre mythes et réalités



Hier, je suis tombée par hasard sur cet article du site « Les affaires » dont le titre m’a fait immédiatement bondir : « La médisance entre femmes, un gros problème pour les organisations ». L’illustration juste en-dessous confirme le propos : on y voit une jeune femme cheveux au vent, croquant une pomme rouge (le fruit du péché originel), laissant s’échapper négligemment de son attaché case des feuilles au fil du vent.


Le reste de l’article est une prise de position affirmée contre la place des femmes en entreprise « La solidarité féminine au travail, oubliez ça ! Les femmes sont les reines incontestées de l’intimidation envers les femmes. Ceux qui prêchent pour le travail d’équipe peuvent aller se rhabiller ! ». Que de nuances et d’objectivité pour un journaliste !
« Quand ça tourne mal (entre femmes), ça devient vite un cauchemar. À l’inverse, quand les hommes se disputent, ils passent vite à autre chose en disant: “J’ai toujours su qu’il était un pauvre type » explique Pat Heim, auteure de « In the Company of Women »  prouvant ainsi que les femmes peuvent aussi véhiculer les pires clichés.
Pour appuyer son propos et montrer que le phénomène de la jalousie touche tous les secteurs, l’auteur conclut en citant comme exemple l’ancienne pdg de HP, Carly Fiorina, qui se serait moquée de la sénatrice américaine Barbara Boxer: «Mon Dieu, ses cheveux! C’est passé de mode!».  Une anecdote digne de « Voici » qui n’a rien à faire dans un article de la catégorie « stratégie d’entreprise » !
Le monde du travail n’est donc qu’une gigantesque basse-cour au yeux du journaliste et cette médisance serait « un gros problème » pour les organisations.
Cette stigmatisation me gêne à plusieurs titres :
-       La rivalité (appelée médisance quand il s’agit des femmes) n’est pas l’apanage d’un sexe et n’est pas valorisée de la même façon: quand les hommes se battent pour un poste c’est de la compétition, quand ce sont des femmes c’est du crêpage de chignon. Quand des hommes font preuve d’autorité envers leur équipe c’est une compétence, quand ce sont des femmes ce sont des tyrans.
-       L’article cite un sondage prouvant qu’aux États-Unis, 80 % des intimidatrices au travail prennent d’autres femmes pour cibles. En comparaison, 56 % des hommes intimidateurs font de même avec leurs collègues masculins. Ce sont donc les femmes les premières victimes, et non l’organisation, comme semble l’indiquer l’article. Par ailleurs, on peut aussi penser que les hommes ont davantage de réticence à signaler des tentatives d’intimidation que les femmes, ce qui peut fausser les chiffres déclaratifs.
-       L’accent mis sur la médisance et jalousie dans cet article n’est qu’un écran de fumée pour légitimer indirectement les inégalités (différence de salaire, sous-représentativité des femmes dans les comités de direction), aspects qui ne sont d’ailleurs jamais évoqués. Après tout, si les femmes y arrivent moins bien que les hommes c’est parce qu’elles se tirent dans les pattes.
Pour autant, je ne nierai pas qu’il existe parfois une misogynie féminine qui s’explique de façon plus profonde et moins stéréotypée que cet article. « Il n'y a pas de raison que les femmes soient moins misogynes que les hommes»,  affirme Pascale Molinier, psychologue du travail au Cnam. Elles vivent dans la même société que les hommes, où le masculin l'emporte sur le féminin. Elles peuvent donc reprendre à leur compte un certain nombre de préjugés sexistes. Quand une femme dit de ses collègues qu'elles sont toutes jalouses ou incapables, elle intègre ces stéréotypes négatifs qui courent sur les femmes dans le monde du travail». 
Se dire « elles sont toutes jalouses sauf moi » c’est aussi une façon de s’extraire d’un milieu professionnel socialement infériorisé. Selon la sociologue du travail Danièle Kergoat, «la domination masculine est tellement intériorisée par les femmes qu’elles se minorent elles-mêmes. Elles se renient en tant que genre dévalorisé et plein de défauts. Toutes des salopes, sauf moi… donc, je ne suis pas une femme, donc ma misogynie me protège contre l’identification à une catégorie dénigrée. »
Enfin, dans un milieu professionnel encore très masculin, beaucoup de femmes pensent que se ranger du côté des hommes est la solution, histoire de ne pas raviver une guerre des sexes. Comme nous l’explique cet article très documenté « Elles reproduisent alors les stéréotypes, estimant que travailler avec un homme, c'est «moins d'emmerdements». Et oublieraient au passage de nommer d'autres femmes à des postes de responsabilités ­ alors que les hommes pratiquent l'art de la cooptation depuis des siècles. Un frein à l'égalité professionnelle ? «Pour elles, la compréhension envers les femmes est dangereuse», estime la sociologue Danièle Linhart. Cette absence de solidarité féminine contribuerait au non-avancement des femmes, estiment certains sociologues. »
Cette intériorisation des stéréotypes fait froid dans le dos : comment lutter si les femmes elles-mêmes sont leurs propres ennemis ? Le féminisme semble peu s’être penché sur cette question, sans doute par peur de tomber dans les préjugés.
Pourtant ce chiffre glaçant fait réfléchir : aujourd’hui 88% des femmes préfèrent travailler avec des hommes. Mais sans doute pas pour les raisons stéréotypées de l’article.