> Leave Madeleine alone! Pourquoi le #Madeleineproject me met mal à l'aise

vendredi 6 novembre 2015

Leave Madeleine alone! Pourquoi le #Madeleineproject me met mal à l'aise



« Beau à pleurer » « La plus belle découverte sur ce réseau depuis des années » « Proust n’a qu’à bien se tenir ».

Si vous êtes, comme moi, un peu actif sur les réseaux sociaux, vous n’avez pas pu échapper au phénomène de ces derniers jours : le #madeleineproject.

Derrière cet énigmatique hashtag en anglais se cache l’histoire de Madeleine, une femme décédée il y a 20 ans, racontée à travers ses objets.

Cette histoire a été rendue possible par Clara Beaudoux, une journaliste. Tout commence lorsque celle-ci récupère la cave de son nouvel appartement remplie des affaires de la vieille dame, son ancienne occupante.

Elle contacte alors l’unique lien familial de Madeleine, son filleul. Il lui explique avoir mandaté une entreprise pour vider l’appartement mais celle-ci a visiblement oublié la cave. Il dit ne pas être intéressé par les affaires.

Clara Beaudoux a donc décidé de redonner vie à Madeleine en tweetant des photos de ses effets personnels retrouvés dans la cave sous le hashtag #madeleineproject.

Depuis, le projet semble faire l’unanimité sur ma TL et chacun y va de sa petite larme ou de son encouragement envers la journaliste.

Je vais donc passer pour une sans-cœur, une aigrie ou une jalouse car je n’arrive pas à applaudir comme une otarie face à ce projet qui fait fi du consentement de la principale intéressée. Pire, je n’ai pas pu aller jusqu’au bout des tweets tant cette exposition de l’intimité d’une décédée me mettait physiquement mal à l’aise.

Je comprends bien la volonté de la journaliste de lui rendre hommage mais je trouve que jeter en pâture les effets personnels de cette femme sur Twitter, ses lettres, ses vêtements, ses bijoux est d’une violence incroyable. Qu’aurait dit Madeleine de tout ça ? « On ne peut s'empêcher de penser que la vieille dame aurait apprécié cet hommage posthume. » répond Ouest France. Qui peut se permettre de répondre à sa place ?

Ayant perdu à intervalles réguliers mes grands-parents puis mon père, je suis sans doute plus sensible que la moyenne face aux morts et à leurs possessions. Au respect de la vie privée aussi. Chez mes parents, il n’y avait pratiquement pas de photos de nous. Ma mère nous avait raconté qu’elle avait été un jour choquée de voir  le regard d'un huissier s’attarder sur des photos de famille lors d’une saisie et que depuis elle refusait d’en mettre dans l’appartement. J’ai moi aussi inconsciemment repris cette habitude dans mon propre appartement. Aussi, voir les lettres et les photos  de Madeleine disséqués, jetés en pâture sans filtre sur Twitter me met extrêmement mal à l’aise. 

Cela veut-il dire que les morts n’ont plus le droit à la vie privée ? Que leur vie tombe mécaniquement dans le domaine public si la famille ne s’y oppose pas ? Un jour, n’importe qui pourra donc publier nos boîtes mails ou fouiller nos poubelles sous prétexte d’un projet quelconque ? Un livre, parce qu’il est beaucoup moins dans l’immédiateté et davantage dans la réflexion m’aurait, je pense, beaucoup moins choquée. Sur le même thème, j’avais beaucoup apprécié l’histoire du jeune poilu Léon Vivien, racontée sur Facebook. Mais il s’agissait de fiction.

« Madeleine fait le buzz » tweete la journaliste en rassemblant les nombreuses retombées presse liées au #madeleineproject. Avant de créer un compte en anglais avec les tweets traduits, une page Facebook...on sent la grosse mécanique commerciale pointer le bout de son nez...

Pas étonnant, quelques copies de tweets suffisent à faire un article, ça joue sur l’émotion coco, c’est parfait pour le clic. Dans 10 jours on n’en parlera plus et Twitter aura trouvé un autre joujou pour sentir son petit cœur vibrer. Et qu’on ne me dise pas que c’est, comme le pillage des tombes égyptiennes, de l’histoire, juste pour ne pas s’interroger sur le voyeurisme de la chose. Est ce qu'on pourrait, pour une fois, aller au-delà de la simple émotion?

« Faire le buzz » comme le dernier Iphone, la dernière vidéo lolcat ou la dernière pub sexiste, cela aurait-il vraiment plu à Madeleine ?

On ne le saura jamais, car il nous manque sa version de l’histoire.

Ironie de la chose, la journaliste a semblé récemment s’offusquer du fait qu’une blogueuse ait repris une photo du #madeleineproject pour illustrer un article à son sujet sans lui demander la permission au préalable.


« Normalement on demande avant ».

On est bien d’accord.