> Les club des 5 et la baisse de niveau : nouveau marronnier de la réacosphère?

dimanche 18 mai 2014

Les club des 5 et la baisse de niveau : nouveau marronnier de la réacosphère?



« Le niveau baisse » est une rengaine qui revient très régulièrement.

« D'où vient qu'une partie des élèves qui ont achevé leurs études, bien loin d'être habiles dans leur langue maternelle, ne peuvent même pas en écrire correctement l'orthographe? ». Cette phrase alarmiste qu’on croirait contemporaine date en réalité de 1835, preuve que ce sentiment ne date pas d’hier !

Pourtant, rapports et historiens ne cessent de le répéter : le niveau n’a pas baissé si l’on compare aux générations plus éloignées. Comme l’explique Claude Lelièvre, historien de l’éducation, cité dans ce billet du blog « L’instit humeurs » "si vous mettez entre parenthèses la question de l'orthographe, on a des élèves qui font des rédactions supérieures par rapport à des copies du certificat d'études de 1923".

Le sociologue Vincent Troget, quant à lui, va plus loin : « Compte tenu du rôle autrement symbolique qu’avaient acquis l’orthographe, les dates de l’histoire de France et la liste des départements dans le processus de scolarisation, le sentiment d’une baisse générale de niveau se répand ainsi dans l’opinion publique. Si l'on change de critères, tout indique au contraire que le niveau a augmenté. De nombreuses connaissances nouvelles ont été introduites : géométrie et, désormais, langue vivante à l'école primaire, biologie, histoire contemporaine, géographie économique, approche linguistique de la littérature, sciences économiques et sociales, etc. (…). Certains critères d'évaluation sont devenus plus exigeants. Dans les années 30, par exemple, il suffisait qu'un élève sache déchiffrer à haute voix un texte simple et répondre à quelques questions de vocabulaire pour être jugé bon lecteur à la fin du primaire. Aujourd'hui, un élève n'est reconnu lecteur à l'entrée en sixième que s'il peut répondre par écrit à des questions montrant qu'il a compris le sens d'un texte après l'avoir lu silencieusement ».

Cette rengaine de la baisse du niveau se retrouve régulièrement sur les blogs. Un billet sur le blog « Je suis en retard » avait d’ailleurs fait grand bruit en 2011 : il affirmait que le niveau baissait puisqu’on a avait osé s’attaquer à ce monument de la littréature qu’était le Club des 5 (qui est une traduction, ne l'oublions pas) ! En cause, les modifications apportées à la version originale de 1965: remplacement du passé simple par le présent, du « nous » par le « on » et actualisation de certaines tournures de phrases un peu datées. Mais aussi suppression des stéréotypes sexistes (Annie pleurniche et fait la tambouille) et des clichés au sujet des forains (décrits comme des personnes violentes et craignant la police). Des modifications que l’auteur du blog taxait de « politiquement correct » et de « révision idéologique », rien que ça ! 

Aujourd’hui, la rengaine continue comme le démontre ce tweet de @BocoS23 posté hier :

Je comprends que l’on puisse être attaché à ses lectures d’enfance et se sentir trahi en découvrant les changements qui y ont été apportées. Pour autant, ne mélangeons pas tout : récupérer la modification d'une traduction par une une maison d'édition pour conclure à une baisse de niveau est au mieux un raccourci sur l’air du « c’était mieux avant », au pire une forme de malhonnêteté intellectuelle.

Qu’on le déplore ou non, la langue est fluctuante, le vocabulaire évolue et je trouve logique qu’un ouvrage s’adressant à des enfants en tienne compte. Le passé simple disparaît du Club des 5 ? Nul doute que ceux qui s’en offusquent (essentiellement des CSP+ et/ou des gens éduqués d’ailleurs) sauront conseiller à leurs enfants d’autres ouvrages qui y ont recours, comme les classiques de la littérature française. Car c'est un fait établi : la lecture est un acte éminemment social, apanage des familles les plus dotées socialement, habituées de longue date à valoriser la culture de l'écrit comme l'explique cette étude. Si le Club des 5 ne satisfait plus à leur exigence de niveau de langue, ils auront donc les ressources nécessaires pour proposer d'autres pistes de lecture à leurs enfants.

Par ailleurs, n’oublions pas que le Club des 5 est avant tout une première lecture dont la vocation est de donner le goût de lire à un jeune public. Et que le livre est désormais mis en concurrence avec les tablettes, les consoles, les écrans de télévision ou d’ordinateurs. Mais aussi Harry Potter. D’où l’importance d’attirer les lecteurs avec un ton collant à leur époque, un style plus dynamique et des expressions moins désuètes. Et tant mieux si cela permet à un plus grand nombre d’accéder à la lecture et de, peut-être, leur donner envie de lire autre chose par la suite. 

D’ailleurs, si l’on jette un coup d’œil aux 2 versions postées par @BocoS23, on peut constater que l’actuelle (celle de droite) est beaucoup plus dynamique et synthétique, sans perdre pour autant le sens initial du récit.


Si j'en crois mon expérience personnelle, mon fils n'a jamais accroché avec le Club des 5. Il lit d'autres choses (Geronimo Stilton, Le journal d'un dégonflé) et cela me suffit, même si le passé simple n'y est pas utilisé et que le registre de langage reste quotidien. Pour moi, il lit avec plaisir et c'est l'essentiel.

En ce qui concerne la disparation des stéréotypes au sein de la nouvelle édition, l’utilisation abusive et galvaudée  de « politiquement correct » et « novlangue » m’agace au plus haut point. A l’instar de la langue, notre perception du racisme et du sexisme évolue et il faut s’en féliciter : tout comme les publicités Banania ou « Moulinex libère la femme » ne seraient plus tolérées aujourd’hui, il paraît nécessaire de ne plus véhiculer de clichés sous-entendant que les forains seraient tous violents et les petites filles forcément pleurnicheuses et assignées à la cuisine. Surtout lorsqu’on s’adresse aux enfants.

Fait amusant, alors que la réacosphère s’emballe en brandissant l’exemple du Club des 5 comme illustration de la baisse du niveau, peu d’entre eux savent en réalité que la série bat en brèche tous les stéréotypes de genre à travers le personnage de Claude, comme l’explique cette tribune de Philippe Reigné.

Et que cette petite fille aux cheveux courts et aux allures de garçon manqué s’inspire beaucoup de Blyton, l’auteure de la série, elle-même homosexuelle.

« Le ton presque militant de son livre, queer avant la lettre » prend alors un tout autre sens…