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jeudi 15 novembre 2012

Revue de théâtre : "Rendez-vous au grand café" et "Le père"



Mon meilleur moment au théâtre c’est juste après le noir. Quand la lumière se fait et que l’on entre par effraction autorisée au sein d’un huis-clos dont on détaille avec avidité les moindres recoins. Ce petit moment savoureux situé dans l’entre-deux.

J’ai eu l’occasion de voir ces derniers jours 2 pièces très différentes. La première « Rendez-vous au grand café », grâce à mon amie Clotilde, élève du cours Jean-Laurent Cochet, qui m’a gentiment fait profiter d’une de ses invitations.

Cette comédie romantique adaptée du roman de Daniel Glattauer "Quand souffle le vent du nord" raconte la rencontre virtuelle entre Emmi et Léo. Alors qu’elle tente désespérément de résilier son abonnement à une revue, la jeune femme se trompe d’adresse mail et rentre ainsi en contact avec Léo. Ce dernier lui signale son erreur et ce sera le début d’une longue conversation entre la conceptrice de site internet, mariée et le psychologue du langage, tout juste remis d’une rupture.

J’ai beaucoup aimé cette adaptation : les acteurs, mari et femme à la ville, sont très complices, merveilleusement justes et complémentaires. Emmi, la malicieuse, piquante et prolixe forme un très joli duo avec Léo, bougon, cynique et à l’humour froid.

Alors que toute la pièce ne se déroule que par écrans interposés, on aurait pu craindre un manque de dynamisme ou de chaleur mais il n’en est rien. La mise en scène rend au contraire le rythme des échanges tour à tour trépidant, drôle ou intime. On se prend au jeu palpitant du virtuel, on vibre avec les personnages à l’unisson, on partage leur fébrilité et leurs questionnements. La pièce retranscrit à merveille ce moment délicieux où le cœur et l’esprit fabriquent à partir de bribes de mots cet être idéal que l’on n’attendait plus. Comme eux, on a envie d’y croire !


Changement de registre avec « Le Père » au théâtre Hebertot . Dans cette pièce de Florian Zeller créée sur mesure pour Robert Hirsch, ce monstre sacré incarne un vieil homme, autrefois brillant, qui perd progressivement la mémoire et la raison. Isabelle Gelinas, solaire et toute en sensibilité, incarne sa fille Anne dont on devine l’histoire familiale en filigrane. Tiraillée entre culpabilité et instinct de survie, elle lui propose de s’installer chez elle sans se douter des bouleversements qu’entrainera l’arrivée de cet homme en fin de vie.

La performance de Robert Hirsch est éblouissante : il incarne à merveille ce vieillard tantôt capricieux et détestable, tantôt attachant et enfantin, qui sent, malgré lui, sa raison lui échapper. A tel point que l’on est parfois mal à l’aise, ne sachant si son allure souffreteuse et son essoufflement perceptible sont crées de toutes pièces ou trahissent son grand âge.

Mais ce qui rend la pièce extrêmement troublante c’est la sensation d’être littéralement dans la tête du vieillard grâce à une scénographie très étudiée. L’appartement se vide peu à peu, nous laissant dans un état de confusion assez déstabilisante, sans aucun repère de lieu. Les personnages changent tour à tour d’identité et sont successivement joués par des acteurs différents. Dans cette valse troublante, on ne sait plus si l’on a en face de soi la fille ou l’infirmière. La chronologie sans queue ni tête finit de parfaire la confusion.

Petit bémol sur les textes que j’ai trouvé un peu superficiels et pas vraiment à la hauteur de la performance scénique. Nous ne saisissons ainsi que des bribes de cette relation père/fille très vaguement esquissée et qui aurait mérité plus de profondeur.

Cette réserve mise à part, « Le père » reste un grand moment de théâtre dont on ressort chamboulé et admiratif. Une farce tragique que l’on n’oublie pas de sitôt.

Preuve en est l’accueil tonitruant du public, debout et conquis, à la fin de la pièce.

Pour en savoir plus :

« Rendez-vous au grand café », Théâtre des bouffes parisiens, jusqu’au 16 décembre 2012

« Le père », Théâtre Hebertot, à partir du 20 septembre 2012