> Le petit diable sur mon épaule

jeudi 27 septembre 2012

Le petit diable sur mon épaule



La semaine dernière, j’ai commencé ma formation "Académie de l’écriture" au CFPJ, payée avec mes heures de DIF patiemment engrangées chez mon ancien employeur (chez qui je n’avais pas vu l’ombre d’une formation depuis un moment).

Je l’attendais avec l’impatience de celle qui avait quitté l’école trop tôt à son goût, partagée entre excitation et appréhension. Allais-je être à la hauteur, qui seront mes camarades de formation ? J’avoue qu’en rentrant dans la salle aux côtés de celle qui allait être mon professeure, la joie de retrouver les bancs de l’école a pris finalement le dessus.

Les uns après les autres, les participants arrivaient, 6 en tout. Chacun, moi y compris sans doute, portait son masque d’impassibilité, le nez plongé dans son journal ou dans son téléphone. Pas moyen de décoder quoi que ce soit de ces visages fermés. Puis le tour de table a commencé. Me situant à l’extrémité de la table, la formatrice a décidé de me faire débuter (note pour plus tard, ne jamais choisir l’extrémité d’une table) et comme je me sentais mal à l’aise, j’en ai fait trop, comme d’habitude. Dans cette espèce d’insolence propre aux grands timides, j’ai déclaré que l’écriture c’était vraiment mon truc, que j’avais tout plaqué pour m’y lancer à plein temps et essayer d’en vivre, que j’avais un blog, que je pigeais à droite à gauche, que j’écrivais sur des sujets de société, le féminisme, les nouvelles technologies. Après coup (mais c’était trop tard) j’ai réalisé que j’avais été trop habitée, sans doute pédante, à des années lumières des doutes et des mauvais démons qui m’habitaient en permanence. Mais je n’avais pas envie d’en parler tout de suite, je voulais, pour une fois, me présenter vierge et débarrassée de toutes ces valises que je trimballais en permanence.

La tour de table a continué puis les visages autrefois si impassibles se sont habités, les tranches de vie se sont livrées, les doutes aussi. « Je suis rédactrice technique depuis des années, je rédige des notices pour des logiciels et mon écriture s’est desséchée. Serais-je capable d’écrire sur autre chose ? » « J’aimerais me reconvertir dans le rédactionnel, j’ai écrit un carnet de voyage que je n’ai jamais osé mettre en ligne, j’aimerais savoir si je suis capable de changer de voie professionnelle » « Je travaille dans la finance, j’ai fait un burn out et aimerais tout plaquer pour vivre de l’écriture. Mais je n’ai jamais tenu de blog et quand j’essaye d’écrire des articles, je peine et manque d’inspiration. Je ne sais pas si je pourrais » « Je suis traductrice et je commence à tourner en rond. A force de travailler pour de gros clients qui écrivent toujours la même chose, je me demande si je n’ai pas perdu toute créativité. Je me pose la question de me mettre à mon compte mais je ne sais pas si je pourrais».

A l’écoute de tous ces témoignages sans fards, j’ai regretté de ne pas m’être davantage livrée. J’aurais dû avouer moi aussi que c’était un burn out qui m’avait menée là aujourd’hui, que mon parcours était bien plus chaotique que ce qu’il ne paraissait. Mais l’heure n’était plus à l’exposition de ses blessures de guerre, j’avais raté mon tour.

Une chose nous réunissait tout ici : les doutes et l’envie lancinante d’un changement de vie. Je crois qu’on ne vient pas à l’écriture par hasard, il y a toujours une raison sous-jacente, une faille, le désir de donner un sens à son existence, une passion longtemps enfouie qui surgit brusquement à la croisée d’un chemin de vie. Tous, autant que nous étions, étions un peu cabossés, assommés par un quotidien monocorde et cherchions dans l’écriture une échappatoire, un rayon de lumière pour éclairer notre chemin. Mais tous, nous nous demandions si nous en serions capables.
Il est vrai que l’école nous apprend à compter, à lire, à écrire, à réciter mais pas ou peu à rédiger. On nous inculque implicitement que cette discipline noble n’est réservée qu’à l’élite littéraire,  à ceux qui savent manier avec dextérité l’alexandrin ou la métaphore filée. On nous apprend à disséquer des textes alambiqués, pas à rédiger un mail ou simplement faire travailler son imagination. L’écriture à l’école est tout sauf un jeu.

 Lors de cette séance, nous avons mis en œuvre un exercice particulièrement efficace pour se "dérouiller" l’esprit et la plume. La prof l’a appelé, à juste titre, le "jogging de l’écriture". Le principe : en 3 minutes chrono, pas une de plus, écrire un texte à partir d’une phrase écrite par nous. Le but étant la quantité, pas la qualité. Une fois le premier récit achevé, nous devions passer au deuxième, puis au troisième.

Cette exercice a bouleversé mes habitudes : lorsque j’écris, c’est chaotique, douloureux. Je pèse et soupèse chaque mot, essaye de trouver le plus adapté, m’arrête et me relis sans cesse. Beaucoup de textes n’ont pas vu le jour, passé à la poubelle de ma censure personnelle. Parfois, j’en perds même le fil, absorbé par ma recherche du terme parfait.

Lorsque j’écris, j’ai en permanence, assis sur mon épaule, une espèce de petit diable sans pitié qui marmonne à mes oreilles "trop long" "pas assez précis" "inintéressant" "à refaire" et qui finit par passer à la moulinette ma créativité. Grâce à cet exercice, j’ai réalisé qu’en un temps limité, la création d ‘un récit de toute pièce, enfin décomplexé de ma culpabilité envahissante était possible.

Il était certes moins recherché au niveau du vocabulaire mais la créativité était bien là, à l’état brut. La contrainte de rapidité a eu pour bénéfice immédiat de couper le sifflet au petit diable castrateur. Et le cerveau droit a pu parler à sa place.

Depuis, j’essaye d’appliquer ces préceptes à mon écriture sur ce blog. Je rédige des billets sans avoir forcément en tête l’introduction et la chute, sans me demander systématiquement si cela intéressera des lecteurs ou suivra le fil de ma ligne éditoriale. 

Comme une gymnastique quotidienne, je fais craquer mes os devant mon écran, je dérouille ma plume, je frappe le clavier comme on taperait ses pieds sur le bitume. En espérant, que, comme lors de mes joggings hebdomadaires, les endorphines feront effet et que je ressentirai enfin ce petit orgasme du cerveau qui rend la course moins pénible…