> "Génération blogueuses", le portrait réducteur de la blogosphère féminine

lundi 3 septembre 2012

"Génération blogueuses", le portrait réducteur de la blogosphère féminine



En aout dernier, j’ai vu passer un article au sujet d’un livre intitulé "Génération blogueuses", dont la sortie était prévue le 5 septembre. Enthousiasmée par toute initiative visant à mettre à l’honneur les femmes sur le net dans leur diversité, j’ai immédiatement essayé d’en savoir plus.
En fouinant sur le web, j’ai pu ainsi découvrir la couverture et le descriptif du livre.

1er choc visuel, les illustrations très girly censées symboliser toute la richesse de la blogosphère féminine : du rose et du pastel à gogo, du headband, du t-shirt Mickey et du tutu, et bien sûr des blogueuses forcément toutes montées sur talons hauts. Pourquoi pas, si le contenu tient la route.
Sauf que les thèmes ultra-stéréotypés supposés être représentatifs de la "génération blogueuses" ne plaident toujours pas en la faveur de l’ouvrage : mode, beauté, cuisine, shopping, déco et lecture. Pour dédramatiser cette dernière thématique-alibi un peu trop intello sans doute, la jeune fille représentée porte son livre d’une main et le magazine "Elle" de l’autre. L’honneur (et la futilité) sont saufs !
A la lecture de ces thématiques, on croirait feuilleter un magazine des années 50, un  "Modes et Travaux" version 2.0 auquel il ne manquerait que la rubrique "couture" ! Où sont passées les blogueuses politique, high-tech, cinéma, sport ou humour ? Pas assez vendeuses sans doute…
Un coup d’œil à la quatrième de couverture a confirmé mes premières réticences:
« Comment customiser une simple veste en jean ? Quels sont les accessoires indispensables à la réalisation des cupcakes ? Où se rendre pour siroter un bon mojito ? Quelles sont les expositions incontournables de la saison ? La vie de tous les jours est constellée de petites interrogations auxquelles il est souvent bien difficile de trouver une réponse simple et rapide. Les bloggeuses, des filles dans l’air du temps et avec des idées plein la tête, publient chaque jour sur la toile un nombre impressionnant d’articles de qualité afin de nous faire partager leurs passions, coups de cœur, adresses fétiches, ou encore leurs petites astuces du quotidien. Nouveau phénomène de société, la blogosphère féminine est vite devenue une référence ludique et pratique pour tout un ensemble de lectrices, en quête d’informations riches et personnalisées. Chaque bloggeuse a reçu carte blanche pour la réalisation de son portrait afin de rendre compte au mieux du lien complice qui existe entre chacune d’elles et leurs lectrices. Un livre unique qui dresse le portrait de filles modernes et aux univers fascinants. L’ouvrage sera également ponctué d’interventions de personnalités sur le phénomène des blogs et conclu par un guide thématique des blogs à ne pas manquer. ».
Dommage qu’au-delà de toutes ces interrogations plutôt futiles ne figurent pas également  "quel film aller voir ?" "comment comparer les programmes électoraux des différents candidats ?" ou "où trouver les résultats du dernier tournoi de tennis ?". Il est déplorable de devoir l’écrire mais ce sont aussi des thématiques qui sont traitées par les femmes et qui les intéressent.
Piquée par la curiosité, j’ai donc sollicité le service de presse, qui m’a envoyé le livre au format PDF.

Au total, une cinquantaine de blogueuses interviewées, chaque portrait représentant une double page. J’ai été étonnée de n’y voir figurer qu’une ou 2 « influentes » : c’était apparemment une volonté de l’auteure qui souhaitait faire découvrir un vivier de nouveaux talents. Pourquoi pas, intention louable. Sauf que l’explication est peut-être autre, une blogueuse célèbre m’ayant confié qu’elle avait refusé d’y figurer par manque de temps. En effet, il était demandé aux participantes de fournir non seulement les réponses à l’interview mais également la mise en page de leur double page !
Les textes restants étant rédigés par des personnalités, laïus qui cadrent parfaitement avec l’angle ultra-stéréotypés du livre.

Voici ainsi la vision éthérée de la blogueuse selon Ariel Wizman :
« Ah ! les blogueuses et leur univers douillet, leurs posts, sans doute envoyés à proximité d’une tasse de lapsang souchong, depuis un studio impeccable fleurant la bougie parfumée. Leurs passions, curiosités, points de vue, découvertes et enthousiasmes, toujours authentiques, lumineux, me font rêver et souvent me tiennent en haleine. Un post de fille n’a pas le même goût qu’un post masculin, toujours suspect d’émaner d’un nerd. »
Ben oui, une « fille » ça sent forcément bon, ça a du goût et ça sirote du thé. Mais le meilleur est à venir :
« La féminité dont participe tout blog est sans doute plus importante que la qualité des blogs féminins. Car il y a dans cette expression libre un fond de révolte réfléchie, qui est à l’honneur du Web et souvent bien plus nuancé que le féminisme criard des pasionarias médiatiques, ou celui, édulcoré et complaisant, des magazines féminins. »
Forcément, ce qui compte dans la blogosphère féminine c’est la féminité, pas le contenu ! Prenez-en de la graine, « féministes criardes » ! Ce qui est savoureux, c’est qu’Ariel Wizman tape sur les magazines féminins alors même qu’il écrit chaque semaine un édito pour Grazia ! Cherchez l’erreur !
Pour Dominique Cuvellier, « captologue, décrypteur de tendances et blogueur », les blogueuses sont « des jeunes femmes vivantes et vivaces qui s’épanouissent dans notre société de consommation qui, pour être parfois illusoire, n’en est pas moins palpitante tant elle produit de gestes, d’usages, d’objets, de marques. » Comprenez, de potentielles mannes financières pour les marques (n’oublions pas que l’auteure est également directrice d’une agence).
Farid Chenoune quant à lui, historien de la mode, résume les blogueuses à des divas de cour d’école et réduit celles qui commentent à des commères « féroces et teigneuses »
« Les blogueuses me font penser à ces reines de mes cours d’école et de collège qui par une autorité, une aura ou un charme mystérieux savaient imposer leur empire au peuple des filles sans éclat. On les idolâtrait ou on les détestait. Sur les blogs, les relations qui se tissent autour des reines ont cette même âpreté cash. Les demoiselles d’honneur, les amoureuses, celles-qui-voudraient-être-la-préférée, déposent à leurs pieds leurs compliments électroniques et leurs bouquets de fleurs virtuelles. Et les commères amères, féroces et teigneuses, leur crachent leur fiel à la figure. Ce que j’aime le plus chez les blogueuses, ce sont les commentaires. »
Qu’en est-il de la cinquantaine de blogueuses retenues ? Au total 22 blogs figurent dans la rubrique « mode », 11 dans la rubrique « cuisine,  8 dans la rubrique « beauté », », 1 dans la rubrique déco. Il n’y a que 4 blogs pour représenter la rubrique « culture », 1 seul dans la rubrique « illustration », un seul également dans la section « design ». Nulle trace des blogueuses politiques, sport ou high-tech.

Il faut attendre la fin de l’ouvrage pour tomber sur un annuaire aride de 700 blogs, uniquement composé d’une très brève description et du nom du site et enfin découvrir des rubriques moins stéréotypées telles que « voyage » « geek/tech » ou « art/culture ».

Dans un billet récent, j’avais évoqué une récente étude américaine menée par le « OpEd project ». Celle-ci avait démontré que les journalistes féminines avaient tendance à être cantonnées aux « sujets roses » (« pink topics ») résumés par l’abréviation « 4F » : food (cuisine), furniture (décoration), fashion (mode) et family (famille). Seuls 11% des articles de la rubrique « économie » avaient été écrits (ou co-écrits) par une femme.

Sur internet, alors que les femmes s’emparent plus facilement de sujets moins stéréotypés, les médias semblent rechigner à leur offrir la visibilité qu’elles méritent, préférant dessiner la caricature d’une blogosphère buveuse de thé et mangeuse de macarons. Sortiront-elles un jour les femmes des «4F » dans lesquels elles les ont enfermées ?

Edit 1 : Je n'ai bien évidemment rien contre les blogs cuisine ou mode, les lisant moi-même régulièrement. Ce qui me dérange, c'est résumer  la blogosphère féminine à ces seules thématiques.
Edit 2 : Dans les commentaires, une lectrice a remarqué l'absence des blogs de maman, pourtant très actifs sur la toile, dans cet annuaire. Pas aussi glamour que les macarons et les bougies parfumées, les biberons et les couches culottes ?