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lundi 17 septembre 2012

Haut les coeurs



« Bon courage ». Je crois que je n’ai jamais autant entendu cette phrase que ces derniers jours. Même quand j’ai fait mon burn-out ou quand mon mariage a été annulé alors que je choisissais ma robe, je n’ai jamais senti autant de compassion mêlée à autant de désespérance.

Où que j’aille, de Pole Emploi à la Sécu, j’ai le droit à cette phrase, suivie du soupir de circonstance ou de la tête sur le côté de mon interlocuteur en signe d’empathie.

L’objet de ce déversement de compassion ? J’ai décidé de me lancer en tant qu’auto-entrepreneure. Mais pour compliquer la chose, je reste également demandeuse d’emploi.

En résumé, les mois où je dégage du chiffre d’affaires, le montant de mes rentrées d’argent sont déduites de mes allocations, les mois où je ne facture rien, je touche mon ARE (allocation de retour à l’emploi) plein pot.

Ca a l’air simple en apparence, mais il n’en est rien.

En allant chez Pole Emploi, je n’ai pas eu 2 fois la même réponse au sujet de questions simples mais qui mettaient en jeu mon droit à l’ARE : quel montant d‘heures travaillées déclarer ? Dois-je cocher la case « je suis toujours à la recherche d’un emploi » ? Comment déclarer mon chiffre d’affaire?

Pour certains conseillers, un forfait mensuel de 700 € serait retenu puisque mon chiffre d’affaire n’est pas connu, pour d’autres non.

On m’a demandé d’envoyer les justificatifs par courrier (je les ai envoyés par courrier recommandé) et en ai avisé mon conseiller par mail pour plus de sécurité. Réponse contradictoire de celui-ci : « Il aurait été beaucoup plus simple que vous vous déplaciez pour faire en direct le dépôt de vos documents. (Guichet relation clients sans RDV). Et vous auriez eu tous les documents en direct et les explications de vive voix. En espérant que votre courrier aboutisse…dans les méandres du tri de courrier et de la gestion en back office ».

Pour contourner les « méandres du back office », je me suis donc déplacée une énième fois pour une énième explication contradictoire.

Là, un conseiller m’a fait signer un papier déclarant que je ne toucherai aucun revenu : une fois sortie de l’agence, j’ai pressenti que ce n’était pas normal et suis revenue voir un autre conseiller qui m’a dit que ce formulaire n’avait rien à voir avec ma situation.

Same player, shoot again. Heureusement qu’internet existe, ses forums aussi, seul endroit où avoir une information fiable.

A chaque nouvel interlocuteur, j’ai le droit à des soupirs, des explications au lance-pierre ou un sourire contrit : je sens que je dérange avec mes velléités à vouloir m’en sortir. A leurs yeux, je pressens que celle qui se contente de toucher son allocation est plus simple à gérer, d’autant que, désormais considérée comme « créatrice d’entreprise », je ne suis plus tenue de répondre aux « offres raisonnables d’emploi » farfelues ou au suivi avec un conseiller qui n’a rien à me proposer.

J’ai le drôle de sentiment d’être, au regard de la société, une espèce de monstre bicéphale mi-entrepreneur/mi-demandeur d’emploi. Je cumule donc les préjugés à l’égard du chef d’entreprise, arriviste et exploiteur et celui du demandeur d’emploi, assisté et feignant. Sur Twitter, alors que je déplorais le manque de clarté et d’information dont souffraient les créateurs d’entreprise, quelqu’un m’a répondu que c’était normal, c’était la contrepartie de l’ « exploitation des gens ». Quand je lui ai rétorqué que je n’exploitais que moi-même et que, comble de l’ironie, j’étais dans mon ancienne vie, déléguée du personnel et syndiquée, celui-ci m’a lancé « moi aussi et je n’ai pas retourné ma veste pour autant ». J’ai ri (jaune) de l’absurdité de la situation. 

Quand je suis passée à la Sécurité Sociale pour me renseigner sur mon changement de statut (je ne dépendrai plus de la CPAM mais du RSI), le conseiller a éclaté de rire devant mes explications « Des auto-entrepreneurs, j’en vois défiler à la pelle, si vous saviez ! Ils s’en mordent les doigts et veulent tous faire marche arrière ! Le RSI c’est un merdier sans non ! BON COURAGE ! ».

Dire qu’enfant, j’avais affirmé que je ne me mettrai JAMAIS à mon compte. Il faut dire que l’image de mes parents, marchands de journaux puis libraires, avait de quoi me vacciner à tout jamais de l’entreprenariat. Lever à 5h, travail le dimanche, très peu de vacances et des soucis à la pelle. Je me souviens encore des huissiers venus saisir jusqu’à la console vidéo de mon frère, les semaines de frigo vide, les antidépresseurs avalés quotidiennement par mes parents pour leur permettre de tenir le coup. L’appartement vendu pour payer les dettes et derrière, rien. Pas de droit au chômage encore moins à la compassion. Le vide.

Malgré tout cela, je me lance, après avoir quitté la World Company pour qui j’ai travaillé pendant 11 ans et dans laquelle je me voyais rester toute ma vie. Je ne vois pas d’autre choix possible après mon parcours personnel.

Plus que du courage, ce dont j’ai vraiment besoin, c’est de l’encouragement et du soutien. « Haut les cœurs » avait pour habitude de me lancer ma mère sur le pas de la porte les matins d'école cafardeux. 

C’est désormais la phrase que je me répète comme un mantra, en évitant de regarder dans le rétroviseur tous mes doutes et mes mauvais démons.

Haut les cœurs.