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dimanche 1 juillet 2012

Sociologie du coureur de fond



Il y a 3 ans je me suis mise à la course à pied. Besoin de me défouler, d’avoir un challenge personnel à défaut de professionnel.

Le running était le sport idéal à mes yeux : gratuit, solitaire et, je le croyais, égalitaire. Contrairement aux salles de gym où chacun gonfle ses muscles et son égo en se comparant à ses comparses dans la glace, la course à pied était, d’après moi, plus humble et individualiste. Tous égaux devant l’asphalte et les kms qui défilent, pas de compétition, juste un challenge envers soi-même. Chacun dans sa bulle, le nez vers l’horizon.

Pourtant, à force d ‘enchainer les tours du Parc Monceau, je n’ai pu m’empêcher d’observer les gens qui m’entouraient. Très vite, j’ai su reconnaître le novice de l’expert, l’empêcheur de tourner en rond du coureur extatique, l’avocat de l’étudiant en école de commerce. A y regarder de plus près, personne ne laisse vraiment de côté ses oripeaux  ou sa personnalité en enfilant ses baskets, bien au contraire.
Petite sociologie de la course à pied en quelques portraits types :

Le newbie

Le newbie (ou novice en français) envahit les parcs à l’arrivée des beaux jours (épreuve du maillot oblige) ou dès le mois de septembre (période propice aux bonnes résolutions). Il s’est mis à courir parce qu’il a commencé un régime ou car il a une nouvelle copine et n’assume pas ses bourrelets. Il se reconnait à sa tenue totalement inadaptée à la course : bermuda à fleurs, Converses, doudoune ou jogging en velours pour son équivalent féminin. Il a la foulée traînante, le souffle court et la main sur l’abdomen, pour chasser un point de côté récalcitrant. Ne le cherchez pas les jours de pluie ou par temps maussade, il a finalement décidé que le jogging c’était vraiment trop ingrat.

La CSP+

Ce n’est pas parce qu’on est coureur que l’on doit se mêler à la plèbe. Pas question de passer pour un ouvrier ou un vulgaire employé en enfilant son banal débardeur Décathlon.
Symbole de fierté et d’appartenance de classe, le t shirt du jogger revêt ici la fonction de marqueur social : « Course des jeunes avocats » « Jogging des notaires » ou « 10 kms d’HEC » s’affichent en toutes lettres sur les poitrails des joggers, les sortant ainsi d’un angoissant anonymat. Marche aussi pour les courses prestigieuses type « marathon de Paris » ou mieux de New York : classe assurée ! Poussez-vous les ploucs, après mon jogging, j’ai une audience !

L’empêcheur de tourner en rond


Il y en a toujours un dans un parc et j’avoue que cette typologie de jogger est une énigme à mes yeux. Il s’agit de celui qui court constamment à contre-sens, obligeant ceux qui le croisent à se déporter pour le laisser passer. Quel est son but inavoué? Observer à loisir les visages des coureurs qui lui font face? Montrer sa différence? Mon mari qui a vécu plusieurs années à New York, m’a dit que le coureur à contre-sens y aurait été bien malheureux. En effet, à Central Park, il y a un sens obligatoire pour la course.
Empêcheur de tourner en rond, une spécificité bien française?

Le coureur extatique


En général, le coureur extatique se reconnait à sa tenue de pro (cycliste moulant, t-shirt aérodynamique et montre compte-tour) ainsi qu’à son sourire nirvanesque en dépit des kms qui défilent. Alors que vous suez sang et eau, rougeaud et boursouflé, notre ami monté sur cousin d’air garde un teint de pêche et un sourire insolent. Tandis que vous attendez patiemment la fameuse montée d’endorphine des 45 mns, lui semble branché sous Prozac dès ses premières foulées (gracieuses et légères bien entendu).

L’ex/le vendeur canon du Monoprix/votre prof de sport


En bref, quelqu’un que vous ne souhaiteriez rencontrer que sous votre meilleur jour (vieux fantasme ou amour déchu), c’est à dire autrement que rouge, ébouriffée, en sueur et les lèvres pâteuses.  Coup du sort, malédiction ou envoutement vaudou, c’est toujours sur lui que vous tombez lorsque vous allez faire votre jogging. Lui, évidemment, est frais comme un gardon et enchaine les foulées aussi gracieusement que le coureur extatique. “On se retrouve au prochain km” vous lance-t-il alors que vous vous glissez discrètement vers la sortie.

L’intrus

Le “Cherchez l’erreur” sur pattes, qui marche en plein milieu de la route sans se soucier des coureurs, sans doute cousin de celui qui reste immobile à gauche sur l’escalator.
Vieille à chien, jeune qui sort de boite et qui se balade dans le parc pour reprendre ses esprits, amoureux transis seuls au monde ou parents à poussette abrutis par les nuits blanches constituent autant d’obstacles à éviter en slalomant.

L’ex-président

 

Nicolas Sarkozy ayant établi son bureau à 2 pas du Parc Monceau, il est très probable que je croise un de ces jours son t-shirt “NYPD” et ses baskets  Adidas. En comparaison, les intrus et autres vieilles à chien paraitront bien inoffensifs au regard de l’émeute provoquée par des hordes de jeunes bien propres sur eux. Va falloir que je trouve rapidement une solution de repli je crois…