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lundi 16 juillet 2012

Des racines et des ailes



Je n’ai jamais vraiment pris conscience du déracinement, de la violence de l’exil subi par les 2 côtés de ma famille jusqu’à il y a peu.

Pour moi, mes parents et grands-parents avaient passé une grande partie de leur vie en France et c’était cela qui comptait. Côté maternel comme paternel, ils n’étaient jamais larmoyants et toujours très dignes quand ils me parlaient de leur vie d’avant.

De l’Algérie, qu’ils ont quittée en 1951, ils m’ont seulement raconté les grandes ruelles blanches, les terrasses où on faisait sécher le linge, le pont suspendu de Constantine. De la Roumanie paternelle, je ne savais pas grand-chose. Ma grand-mère me parlait souvent de la Bessarabie dont elle était originaire et de ses nombreuses invasions. J’imaginais alors des cosaques armés de longs sabres scintillants, cintrés dans des uniformes clinquants, des drapeaux et des écritures cyrilliques.

Cette vision édulcorée et folklorique me suffisait. J’étais française, avec un prénom et un nom on ne peut plus français, j’avais mes racines dans ce pays.

C’est très prosaïquement en organisant les vacances de mes enfants il y a quelques temps que j’ai réalisé que ces racines n’étaient finalement que de malingres radicelles restées à la surface de la terre. A la différence de nos amis français depuis plusieurs générations, nous n’avions pas de maison de famille dans laquelle nous aurions pu construire nos souvenirs, pas de lieu familial ou de point de chute dans lequel notre arbre généalogique aurait pu prendre ses racines. J’enviais ces lieux habités par l’histoire des aïeux, ces placards remplis de jouets anciens et de vêtements sentant la naphtaline. J’imaginais la sérénité créée par l’habitude, les souvenirs tissés d’une année à une autre, les portraits rassurants des ancêtres au mur. Nous n’étions finalement que des juifs errants.

L’année dernière, mes parents ont déniché une petite maison à louer, au cœur de la côte Normande à Villers sur mer. Nous y avons passé 2 semaines fabuleuses. Outre le plaisir d’être ensemble, je crois que nous avons trouvé notre terre d’adoption et un lieu où construire nos souvenirs.  Les courses au marché du coin le matin, la pêche à la crevette, la tente que l’on loue, la gaufre en bord de mer ont été autant de fils rouges qui ont permis de tisser notre histoire familiale jusqu’ici décousue. 

En rouvrant la maison cette année, nous avions le cœur gonflé par le plaisir des retrouvailles. Qu’il était réconfortant de retrouver les mêmes objets à la même place et de constater que certaines choses sont immuables ! Comme un rituel rassérénant, j’écoutais mes enfants énumérer « tiens, le marchand de glace est toujours là » « on ira ramasser les fossiles comme l’année dernière ? » « le fraisier a encore fleuri».

Les retrouvailles ont aussi ce petit goût doux-amer du temps qui passe : l’année dernière, en ces mêmes lieux, ma fille n’arrivait pas à grimper l’escalier qui mène à la maison toute seule et portait encore des couches. Mon fils commençait tout juste à lire et s’inquiétait de son passage au CP. Mon père, insouciant, fumait cigarette sur cigarette dans le petit jardin attenant sans savoir que quelques mois après, il ferait un infarctus.

Les lieux immuables ont ceci d’impitoyable qu’ils nous ramènent inexorablement au temps qui passe.

Mais ils nous donnent aussi des racines et des ailes.