> Sexisme et internet : ma réponse à Cyroul (billet garanti sans hystérie)

jeudi 12 décembre 2013

Sexisme et internet : ma réponse à Cyroul (billet garanti sans hystérie)

Hôtesses déguisées en infirmières à l'occasion de "Le Web", confèrence qui réunit actuellement les start-up du numérique

Il y a quelques jours, j’ai été amenée à échanger sur Twitter avec @Cyroultwit et d’autres féministes au sujet de ce tweet :

Bien évidemment, nous ne sommes pas tombés d’accord, sans pour autant nous invectiver, je précise (ceux qui en doutent peuvent aller vérifier sur mon compte Twitter).

« Ok, l'article sort ce soir. Vous pourez vous défouler en plus de 140 carac dedans » nous a alors prévenus @Cyroultwit.

Ca commençait bien. Comme si argumenter parce qu’on ne partageait pas son point de vue c’était « se défouler ».

En dépit de ce tweet, j’attendais impatiemment de lire son billet : Twitter est souvent caricatural et s’exprimer avec mesure en 140 caractères relève parfois de la gageure.

Son article allait donc nous expliquer posément sa position, j’en étais sûre…jusqu’à ce que j’en lise les premières lignes :

« Gros agacement depuis hier. Qui s’est amplifié après un thread twitter particulièrement agressif d’une bande d’hystériques voulant annihiler mon tweet de dimanche soir »

Ca commence bien : on notera la jolie accumulation de stéréotypes au sujet des féministes compilés en une seule phrase : « agressif » « hystérique » « voulant annihiler mon tweet de dimanche soir ». Sortez votre bingo féministe, le reste de l’article est du même acabit :

« Tout d’abord, Fleur Pellerin, ministre de mes fesses, qui telle une Nathalie Kosciusko-Morizet  à l’approche des élections, se met à passer des vrais sujets digitaux à des sujets “people” pour journalistes en mal de papier (et ils sont nombreux en ce moment). En ce début de semaine ces journalistes ont donc pu se réjouir, car Fleur Pellerin a décidé de s’attaquer au douloureux et vital problème du machisme dans l’informatique. »

Donc si je résume, 2 femmes ministres (« de mes fesses ») osent s’attaquer à des sujets non-prioritaires, voire « people » selon l’auteur. Celui qui nous intéresse ici est celui du sexisme dans l’high tech. Une problématique pourtant importante, balayée d’un revers de main par celui qui n’est pas concerné : l’homme blanc, confortablement assis sur ses privilèges. Circulez, y a rien à voir, je décrète que ce sujet n’est pas prioritaire puisque je ne le subis pas.

-> Sortez votre bingo et cochez la case « le sexisme n’est pas prioritaire » ainsi que la case « oh mais il y a des sujets plus importants comme les femmes violées/les afghanes ».

L’auteur poursuit :

« Or, si il y a bien une majorité d’informaticiens dans ces entreprises poussiéreuses, sachez que dans la nouvelle économie, les sociétés de patrons femmes pullulent. Oui, il s’agit d’une vision personnelle, mais dans la pépinière dans laquelle j’ai mes locaux, il règne une très belle parité. Sauf chez Curiouser (ma boite dont je partage la gouvernance avec – devinez quoi – une femme) où l’on compte 4 femmes (dont une développeuse de jeux vidéo) pour 1 homme. »

Donc selon @Cyroultwit, les femmes pullulent dans la nouvelle économie. Sa source : son expérience personnelle, à savoir son microcosme professionnel, qui a vraisemblablement plus de valeur que la gigantesque somme de travaux universitaires, sociologiques, démographiques réalisés sur le sujet.

Etrangement, les études sur cette thématique ne vont pas du tout dans son sens : la dernière en date, celle de Markess International pour le comité « Femmes du numérique » de Syntec Numérique a ainsi mis clairement en évidence la sous-représentativité des femmes  au sein des effectifs des entreprises de ce syndicat professionnel, avec une part de 28% des effectifs, alors qu’elle est de 48% dans la population active en France selon les chiffres 2011 de l’INSEE.
-> Sortez votre bingo féministe et cochez la case « Le sexisme n’existe pas car je ne l’ai pas vécu »

« Car l’informatique n’est pas sexuée. »

« L’informatique n’est pas sexuée » ne veut rien dire.
Les femmes s’orientent peu (ou sont peu orientées) vers les métiers techniques et sont plutôt poussées vers les fonctions de support, de communication. Il s’agit de stéréotypes liés au genre, très présents dans le milieu de l’high tech et qui commencent dès l’école, avec l’apprentissage des mathématiques.
Les femmes ont d’ailleurs très bien intériorisé ces stéréotypes : une étude l’a ainsi très bien démontré : « Des chercheurs de l'Université de Provence ont fait passer un test à des écoliers et des écolières. Ils leur ont montré une figure géométrique assez compliquée en leur expliquant qu'ils allaient devoir la reproduire de mémoire, à main levée.
Cette expérience a été réalisée sur deux groupes comprenant des filles et des garçons. Au premier groupe, les chercheurs ont dit qu'il s'agissait d'un exercice de géométrie. Alors qu'au second, ils ont présenté le test comme un exercice de dessin.
Résultat de l'expérience : lorsque l'on dit aux enfants qu'il s'agit d'un exercice de géométrie, les filles réussissent moins bien que les garçons. Mais lorsque l'on présente l'exercice comme une épreuve de dessin, les filles obtiennent des résultats meilleurs que les garçons, alors que le test est rigoureusement le même dans les deux cas. Autrement dit, la seule évocation de la géométrie (référence directe aux mathématiques) constitue un obstacle pour les filles. »


« La société l’est, ne nous trompons pas de débat. »

Donc l’informatique serait une bulle coupée de toute interaction avec la société et ne subirait pas, de fait, le sexisme. Les féministes doivent donc s’attaquer « à la société », sorte d’entité fourre-tout non identifié, mais pas à l’informatique.


« Aussi cette “ministre de l’innovation et de l’économie numérique“,au lieu d’aider des PME innovante à se développer dans un contexte administratif pourri, ou au lieu de développer l’accès à Internet en France (ce qui gênerait les lobbies),  fait des claquettes en condamnant des réflexes passéistes de boites préhistoriques. C’est clair que ça va faire plaisir aux sondages, aux lectrices féministes et aux médias qui s’ennuient. »

La rhétorique classique du « elle ferait mieux de ». « Les féministes feraient mieux de s’occuper des femmes violées plutôt que de dénoncer les publicités sexistes » par exemple, comme si un combat empêchait d’en mener d’autres.  Ici, @Cyroultwit accuse Fleur Pellerin de « faire des claquettes » au lieu de se préoccuper des vrais problèmes : comme si s’attaquer au sexisme l’empêchait de travailler sur d’autres sujets du numérique.

-> Sortez votre bingo féministe et cochez la case « Les féministes feraient mieux de…»

« Mais je ne vois vraiment pas le rapport avec l’innovation qui aurait bien besoin d’être aidée »

Pourtant, le rapport est flagrant : le sexisme est un réflexe rétrograde, passéiste et totalement en opposition avec le mot « innovation ». Que l’informatique ait besoin d’être aidé est, encore une fois, un problème différent mais pas antinomique.

Je ne commenterai pas le reste du texte, que je vous invite à lire, celui-ci se bornant à taper sur les politiciens façon « tous pourris » (le sujet du sexisme dans le numérique ne serait qu’une vile manipulation politicarde destinée à détourner l’attention des vrais problèmes). La solution, selon l’auteur : le parti Pirate, chantre de la « parité sexuelle ».
Si vous avez quelques minutes, je vous invite à lire ce billet qui dénonce l’extrême tolérance du parti  vis à vis du sexisme de ses membres sur Twitter.

Mais ce devait être, encore une fois, le fait d’une « bande d’hystériques » sans doute…