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samedi 14 avril 2012

"Beauté fatale" de Mona Chollet


Pour beaucoup de femmes, l’égalité a été atteinte et il n’existe plus foncièrement de raison de se battre en 2012. Le droit de vote, l’IVG, les soutiens-gorge brûlés constituent autant de preuves tangibles de la libération de la femme. Mais 44 ans après Mai 68, qu’en est-il vraiment ? Dans un formidable essai « Beauté fatale », Mona Chollet, journaliste au Monde Diplomatique revient sur une nouvelle forme d’aliénation féminine : la tyrannie du look.
Il suffit de feuilleter n’importe quel magazine féminin pour saisir le nombre d’injonctions paradoxales auxquelles sont soumises les femmes : être une battante sans être une killeuse, une mère modèle et une amante hors pair, un cordon bleu avec un corps de mannequin… Faisant de la frustration leur fond de commerce, ces magazines entretiennent le mythe d’un idéal inatteignable voué à l’échec. Relayée par la publicité, la télévision et les industries « complexe mode-beauté », cette vision de la féminité se réduit progressivement à une somme de clichés ultra-stéréotypés et mièvres.
Pour l’auteure, qui cite l’essayiste américaine Susan Faludi, la dévalorisation systématique du physique des femmes, l’anxiété et l’insatisfaction permanente au sujet de leurs corps sont typiques du « backlash » (retour de bâton) ayant eu lieu en 1980 après la « 2ème vague du féminisme ». Une manière détournée de remettre à leur place celles qui ont conquis la maîtrise de leur fécondité et leur indépendance économique. En focalisant sur leur physique, on les contrôle, en jouant sur la dévalorisation du corps, on crée une prison symbolique autour de celles qui ont réussi à échapper à l’enfermement domestique et à la maternité subie.
Un matraquage qui commence très tôt (soutiens-gorge rembourrés taille 6 ans, concours de mini-miss, salons de beauté pour petite fille) et qui installe à l’âge adulte une haine de soi et de son corps aux conséquences lourdes : banalisation de la chirurgie esthétique, culte de la minceur et de la blancheur, anorexie…
Un terreau propice à l’industrie du « complexe mode-beauté » qui ne s’est jamais aussi bien portée en dépit de la crise et qui peut compter sur le soutien des blogueurs mode pour son évangélisation. A travers une « fashion démocratisation » trompeuse, ceux-ci créent une proximité artificielle avec leur lectorat tout en distillant des contenus de marque plus évasifs que les publicités classiques.
La question du corps n’a que très peu été traitée par les essayistes françaises, preuve en est la sur représentativité d’auteures américaines au sein du livre. Pourtant, cette aliénation d’une incroyable brutalité mériterait de figurer au même plan que la lutte contre les violences ou contre les inégalités professionnelles.
Jean Baudrillard, dans une phrase désormais célèbre et reprise dans le livre de Mona Chollet, qualifiait le corps de « plus bel objet de consommation ». Une sentence qui prend tout son sens aujourd’hui…