> Concours d'écriture : "Lettre unique" de Grégoire Poncet

vendredi 4 juillet 2014

Concours d'écriture : "Lettre unique" de Grégoire Poncet



Récemment, j'ai proposé aux participants du concours d'écriture qui le souhaitaient de venir poster leurs textes ici.

C'est aujourd'hui Grégoire Poncet qui nous présente son texte "Lettre unique".

Vous pouvez retrouver Grégoire sur son blog "Broute le gazon".

Cette femme se retrouve là, debout dans la cuisine, à regarder les bulles de beurre crépiter dans la poêle à frire qu’elle tient d’une main, la spatule ondulant dans l’autre comme si elle battait la mesure d’une musique silencieuse qui ne jouait que pour elle. Elle sourit. Elle sourit car cette musique elle l’entend. Enfin.

Là devant cette poêle, où le beurre n’est bientôt plus qu’une virgule blanche dans une mer grasse et tumultueuse, elle se redécouvre le goût perdu de l’harmonie. Elle ouvre les yeux. Elle ne reconnait pas les lieux. Une ombre passe sur les plis de malaise qui se dessinent sur son front mais disparait aussitôt. Elle se sent bien. Mieux. Elle n’a plus peur. Elle n’est plus une parmi tant d’autres. Elle ne l’a jamais été. Elle le sait désormais.

Fini les soirées à se demander quelle partie de son corps va morfler. Terminé les nuits à mordre l’oreiller pour étouffer les cris de désespoir et de douleurs. Physiques, psychiques ou affectives peu importe. Adieu les heures au petit matin à maquiller les stigmates laissés par une main qui de caresses amoureuses est passée aux coups jaloux. Une main qu’elle avait eu tant de mal à faire sienne dans un monde où le mouvement va toujours plus lentement que l’évolution de la nature des sentiments. Une main qu’elle avait chérie. Une main qui l’avait guérie de ses apparentes différences. Une main qui lui avait fait comprendre que oui, on peut aimer qui l’on veut. Une main qui l’a laissé un matin de mai pour morte au milieu d’un parc d’une grande ville où elle n’habitera plus jamais.

Il n’y a rien qui ressemble moins à l’enfer qu’un espace de verdure au milieu de la cité au petit matin et pourtant c’est de cet enfer que cette femme, ce matin-là, a su s’extirper. On aurait pu croire qu’elle fut secourue par un des nombreux joggeurs habitués à passer sur les sentiers du parc à petites foulées, mais non. Elle était passé, en sang, du sol au banc, de bancs en bancs et ce jusqu’à la guérite du gardien qui, par extraordinaire, prenait son service à l’heure.

Puis il y eut l’hôpital où la gentille indifférence, quasi condescendante, avait commencé à faire son œuvre : anesthésier la douleur de ses larmes sans pour autant les priver d’une raison de couler. Ensuite, le dépôt de plainte, transformant une condition victimaire en statut officiel de victime. Enfin, une fois que le circuit obligé fut terminé, il y eut le départ. Souhaité ardemment d’abord pour fuir cette vie d’avant. Craint ensuite. La peur de se plonger dans l’inconnu d’une reconstruction, de l’apprivoisement d’un ailleurs.

Sur le quai d’une gare de cette grande ville, au moment de poser le pied dans le wagon, un passager trop pressé d’être en retard la bouscule. Son pied glisse entre le quai et le marchepied, son visage se heurte à la poignée, qui aurait dû l’empêcher de tomber. Tant la douleur est vive qu’un voile rouge passe devant ses yeux, l’empêchant de voir qui se trouve au bout de la main puissante qui la saisit et la redresse.

L’étourdissement passant, elle voit tout d’abord un regard inquiet, puis entend une voix grave « ça va ? » et distingue enfin un visage empreint d’une sincère inquiétude. Celle d’un homme, monté avant elle et qui par chance se retournait pour saluer l’ami à qui il avait rendu visite dans la grande ville. Elle le rassure qu’elle se sent mieux. Il s’inquiète de la marque qu’elle ne manquera pas d’avoir à l’œil après une telle chute. Elle lui dit qu’elle en a vue d’autres. Ce début de conversation les amène à s’asseoir sur le même banc dans le wagon et à discuter aussi loin que leur destination le leur permet. Il était assis côté fenêtre, elle côté couloir, forcément. Elle devine dans ses yeux tous les sentiments d’effroi et de révolte que suscite la violence de ce qu’elle lui raconte. Elle trouve dans le
timbre grave de sa voix et les précautions de ses questions tout le réconfort nécessaire pour restaurer sa confiance dans le monde. Quand son récit lui fait quitter le regard franc et sincère de son compagnon de voyage, elle s’aperçoit dans la vitre derrière lui et baisse le regard en replaçant une mèche de cheveux derrière son oreille.

A deux arrêts de sa destination, il se raconte un peu. Il lui demande où elle va, elle lui répond que l’aide aux personnes dans son cas lui ont donné une adresse d’un foyer pour personne comme elle. A sa grande surprise, il lui demande alors si c’est là qu’elle veut aller. Elle ne sait que répondre.

Il lui dit alors qu’il est surveillant dans une maison familiale qui ne rouvrira ses portes que dans une semaine et qu’il peut l’héberger dans un des dortoirs vides, le temps qu’elle se décide. Elle lui dit d’accord mais à la condition qu’il accepte qu’elle lui cuisine le repas du soir. L’affaire est entendue.
Elle se tient donc là dans la cuisine, le cœur plus léger qu’il ne l’a jamais été, une spatule dans une main, une poêle dans l’autre alors que le beurre est en train de devenir aussi noir que son œil blessé par une poignée de porte de train et elle sourit.

Elle avait pu désirer, aimer une autre femme contre tous les codes d’un monde où tolérance rime bien souvent avec indifférence. Elle s’était vu détruire par cet amour devenu contre-nature par la violence qu’il lui a fait subir. Reste qu’à la fin, l’espace d’une rencontre fortuite, la source de la petite musique dont elle bat la mesure au moment où je pose ses lignes ressemble étrangement à un amour naissant.

Toutes ses peurs sont encore bien présentes et ses appréhensions bien réelles mais elle a conscience désormais qu’être capable de ressentir de nouveau ce sentiment fait d’elle, non pas une exception, mais un être exceptionnel.