> "Colère nom féminin" et autres objets dérivés : le grand détournement marketing du harcèlement de rue

mercredi 4 juin 2014

"Colère nom féminin" et autres objets dérivés : le grand détournement marketing du harcèlement de rue



Ca fait un moment que la question me travaille, que l’écriture d’un billet sur le sujet me démange mais je ne savais pas par quel bout le prendre. Et puis j’ai toujours du mal à critiquer une initiative féministe. C’est idiot mais je me dis qu’il y a déjà tellement de dissensions entre nous, de gens prompts à nous cracher dessus qu’il ne vaut mieux pas en rajouter. Un peu comme des parents qui auraient des désaccords profonds entre eux mais refuseraient de les exposer devant leurs enfants, histoire de garder une impression de bloc, d’unité. Pas besoin de laver notre linge sale en public.

Cependant, ce que je lis et vois passer sur le harcèlement de rue ces derniers temps a eu raison de mes principes.

Constater qu’un mouvement spontané de libération de la parole est devenu peu à peu une récupération mercantile, une foire aux vanités me laisse un goût amer. Ca n’a pas échappé aux yeux avisés, le harcèlement de rue est devenu, comme le féminisme mainstream, bankable.

En effet, on ne compte plus le nombre de magazines surfant sur la vague du féminisme façon Causette : Bridget, Babette, Louise et consoeurs espèrent ainsi capter des lectrices avec un contenu ras des pâquerettes et une maquette quasi identique. Le féminisme n’est ici qu’un prétexte marketing.

Le harcèlement de rue et ses multiples produits dérivés semblent prendre le même chemin que ce féminisme qui fleure bon les euros.

J’y retrouve d’ailleurs les mêmes ressorts que pour le « pink marketing » du cancer du sein : détournement marketing et utilisation d’une cause noble à des fins commerciales. Intouchable dès lors qu’il s’agit d’une bonne action.

Il y a eu d’abord le collectif « Stop harcèlement de rue » et son vocabulaire que je trouve problématique. Le mot « relou » minimise à mon sens l’acte et le harceleur et enlève toute dimension politique au harcèlement de rue. Non, il ne s’agit pas simplement de « relous » isolés mais véritablement d’un système oppressif beaucoup plus large. Créer une « zone anti-relous », une sorte de ghetto au sein duquel les femmes pourraient circuler tranquillement n’est pas, à mon sens, la solution.

Aujourd’hui je découvre « Colère nom féminin » et son merchandising du harcèlement de rue avec ses sacs et ses t-shirts sérigraphiés « Ta main sur mon cul, ma main sur ta gueule ». 



Dès qu’on pointe la récupération de la cause, on vient vous répéter sur Twitter que « 100% des gains seront reversés à des associations de lutte contre le harcèlement de rue ».

DES associations de lutte contre le harcèlement ? Je n’en connais qu’une, ça commence bien question transparence.

Un coup d’œil sur la page Facebook explique à demi-mot l’utilisation des euros récoltés : « Vos achats portent leurs fruits et on met en place la première action / le premier financement de l'association ! ». 

Il ne s’agit donc pas d’associationS mais d’une association, « Colère nom féminin », précision qui a son importance.

« Nous allons financer des cours d'auto-défense, en partenariat avec un club de Krav-Maga nantais.  Le principe : Les 5 samedis d'Août, de 14h30 à 17h30, un cours sera proposé à 20 personnes. Soit 100 personnes en tout.

Pour une question de logique, on va favoriser les femmes mais il serait intéressant d'avoir quelques hommes par sessions. »

Donc après la zone sans-relous, des cours de self-défense « avec quelques hommes » pour lutter contre le harcèlement de rue. Et toujours aucune référence à un quelconque système oppressif. Vous avez été harcelée ? Ben vous n’aviez qu’à vous défendre, prendre des cours de krav-maga. Si c’était si simple que ça…

Un rapide coup d’œil sur la page Facebook laisse un drôle d’arrière-goût : attachée de presse (bénévole ok mais plutôt étrange pour une simple « association » qui débute), statuts poussant à faire de la "promo", photos LOL d’un homme portant le t-shirt : tout cela ressemble à s’y méprendre à une page de marque. 








Cerise sur le gâteau, une des fondatrices n’est autre que la créatrice du Tumblr « Morphinisme » qui un jour s’est fendu d’un texte odieux sur les féministes (effacé depuis). L’administrateur de la page justifie cette incohérence comme il peut :  « Une des membres de l'équipe a un jour écrit un article puant sur le féminisme mais depuis, l'a effacé, s'est excusée et surtout est aujourd'hui plus motivée que jamais ». Motivée par quoi exactement, ça reste la question.

Le secteur de l’édition n’est pas en reste : on se souvient du livre « Paye ta schnek », une compilation des «tentatives de séduction en milieu urbain » (ici, le terme harcèlement de rue n’est même pas évoqué). Succès commercial pour l’auteure dont le simple « travail » a été de copier-coller les phrases des harcelées.

Aujourd’hui ce sont les éditions Delcourt qui lancent une bande-dessinée sur le harcèlement de rue « Hé ! Mademoiselle » dans sa collection « HUMOUR DE RIRE » car « La meilleure façon de lutter, c'est encore le gag ». Mince je croyais que c’était le krav maga.



Là encore, niveau de réflexion zéro :




Bel amalgame entre séduction et harcèlement de rue : mince, nous les filles, on est tellement à cran qu’on ne sait plus reconnaître les « bons » hommes avec des cœurs dans les yeux des méchants harceleurs.

Petit indice pour nous aider : les harceleurs portent tous des capuches, des sacoches en bandoulière ou des casquettes.

On attend la combo ultra-rémunératrice : la BD de fille qui parle de harcèlement de rue entre 2 sessions de shopping et 3 macarons.

En attendant, on peut se consoler (ou pleurer, au choix) avec ce magnifique ouvrage sorti récemment aux Editions Delcourt «  Le foot expliqué aux filles ».



Il ne s'agirait pas d'oublier qu’il existe un créneau tout aussi rémunérateur que le féminisme mainstream : le sexisme.

Edit : A lire dans les commentaires les réactions de "Colère : nom féminin" et du collectif "Stop harcèlement de rue".