> Hommes et féminisme : ne me libérez pas, je m'en charge!

jeudi 5 septembre 2013

Hommes et féminisme : ne me libérez pas, je m'en charge!



Dans un de mes précédents billets, j’avouais être choquée que les patrons de 2 magazines proclamés féministes, Bridget et Causette, soient des hommes.

Tout comme j’avais été pour le moins dubitative d’apprendre qu’un homme était derrière le mouvement Femen.

J’ai bien senti que cette affirmation provoquait quelques interrogations et qu’il flottait dans l’air un discret soupçon de misandrie à mon encontre.

Comme cette question a fait l’objet d’un débat très intéressant sur Twitter entre @Catnatt @fsoulabaille (qui en a d’ailleurs fait un billet), @lactualaloupe et moi-même, j’ai décidé d’en faire un post, moyen beaucoup plus pratique pour s’expliquer que 140 caractères.



 Oui, je suis définitivement opposée à ce qu’un homme dirige un mouvement ou un journal féministe. Tout comme je suis favorable à la non-mixité au sein des mouvements féministes. Cela ne fait pas pour autant de moi une misandre engluée dans sa détestation générale des hommes.

1ère raison : S’il l’on part du principe que nous vivons dans une société patriarcale, avec une domination masculine, on évite de la reproduire au sein même des organisations ou publications censées les dénoncer.

Car même avec la meilleure volonté du monde, il est extrêmement difficile de s’extraire de ses conditionnements genrés, avec, en corollaire, le risque d’une confiscation du pouvoir. Cet excellent article du blog « Le mauvais genre » sur le sujet rappelle qu’ « une littérature sociologique abondante (par exemple Le sexe du militantisme) a montré comment les stéréotypes de genre tendaient à se reproduire dans les mouvements sociaux, un phénomène qui n’épargne pas le mouvement féministe – rappelons ici que MLF avait un mal fou à obtenir que les hommes restent en queue de cortège lors des manifestations pour le droit à l’avortement, et que les groupes MLAC, groupes mixtes de défense de l’avortement, étaient dirigés et contrôlés par les médecins – … des hommes. ». L’exemple extrême reste celui des Femen, au sujet duquel on a appris récemment qu’il était dirigé par un homme, Viktor Sviatski. Dans un documentaire, celui-ci déclarait ainsi « «Ces filles sont faibles. Elles n'ont pas un caractère fort. Elles n'ont même pas le désir d'être fortes. Elles se montrent soumises, molles, pas ponctuelles, et plein d'autres facteurs qui les empêchent de devenir des activistes politiques. Ce sont des qualités qu'il est essentiel de leur apprendre.» «J'espère que grâce à mon comportement patriarcal, elles refuseront le système que je représente.». Bien sûr, tous les hommes pro-féministes ne sont pas d’horribles machos. Néanmoins, il est impossible pour tous, hommes et femmes, de s’extraire, même temporairement, de ses propres conditionnements genrés.

2ème raison : Au-delà du risque de la confiscation du pouvoir, il existe un risque de confiscation masculine de la parole.

Cet excellent article très documenté d’Antisexisme l’explique très bien : les personnes dominantes sont celles qui parlent le plus, d’après une étude de 2002. « Cette relation entre temps de parole et pouvoir était présente qu’elle que soit le type de domination : domination liée à la personnalité ou domination liée à un statut social. Cette corrélation était également  plus forte chez les hommes que les chez femmes, ce qui tend à confirmer que chez les hommes, établir un statut de pouvoir est une fonction importante de la parole. Les femmes parlent également pour établir un statut social, mais cela est moins marqué, et la parole a surtout pour fonction d’établir des liens.
Ainsi, la différence en temps de parole entre hommes et femmes et le fait que globalement les hommes ont tendance à prendre la parole aux femmes en les interrompant, pourraient être liés à une différence de statut entre les deux sexes dans la société. »
Je me souviens d’un atelier sur les stéréotypes ayant eu lieu lors du forum sur la mixité auquel j’ai assisté cette année. Dans la salle, une quarantaine de femmes pour 5 hommes environ (à priori favorable aux questions d’égalité). Malgré cela, les hommes ont occupé la plus grande part du temps de parole. Et quand les femmes ont énoncé leur ressenti, ces derniers ont cru nécessaire de le rationnaliser ou de l’expliciter.

3ème raison : Je crois en l’auto-émancipation des femmes. « Ne me libérez pas, je m’en charge », slogan du MLF, reste furieusement d’actualité. Aurait-on eu idée de mettre un blanc à la tête d’un mouvement luttant contre l’esclavagisme? On va me répondre que l'abolition de l'esclavage a été définitive suite aux actions de Victor Schoelcher ou m’évoquer Lincoln. Soit. Dans le féminisme de la première vague, Léon Richer est lui-même souvent décrit comme le « père du féminisme français ». A l’époque, le combat féministe consistant à obtenir les mêmes droits civiques, notamment le droit de vote, l’appui des hommes, stratégique, était donc nécessaire. Mais très vite, la question de la mixité, pour le féminisme comme pour le mouvement américain pour les droits civils, s’est posée, comme l’explique Christine Delphy :

« La pratique de la non-mixité est tout simplement la conséquence de la théorie de l’auto-émancipation. L’auto-émancipation, c’est la lutte par les opprimés pour les opprimés. Cette idée simple, il semble que chaque génération politique doive la redécouvrir. Dans les années 1960, elle a d’abord été redécouverte par le mouvement américain pour les droits civils qui, après deux ans de lutte mixte, a décidé de créer des groupes noirs, fermés aux Blancs. C’était, cela demeure, la condition

- pour que leur expérience de discrimination et d’humiliation puisse se dire, sans crainte de faire de la peine aux bons Blancs ;
- pour que la rancœur puisse s’exprimer – et elle doit s’exprimer ;
- pour que l’admiration que les opprimés, même révoltés, ne peuvent s’empêcher d’avoir pour les dominants – les noirs pour les Blancs, les femmes pour les hommes – ne joue pas pour donner plus de poids aux représentants du groupe dominant.

Car dans les groupes mixtes, Noirs-Blancs ou femmes-hommes, et en général dans les groupes dominés-dominants, c’est la vision dominante du préjudice subi par le groupe dominé qui tend à… dominer. Les opprimés doivent non seulement diriger la lutte contre leur oppression, mais auparavant définir cette oppression elles et eux-mêmes. C’est pourquoi la non-mixité voulue, la non-mixité politique, doit demeurer la pratique de base de toute lutte ; et c’est seulement ainsi que les moments mixtes de la lutte – car il y en a et il faut qu’il y en ait – ne seront pas susceptibles de déraper vers une reconduction douce de la domination. »


4ème raison : « Compatir n’est pas pâtir » pour reprendre l’expression de Christine Delphy. Les hommes peuvent ressentir de la compassion envers les discriminations vécues par les femmes, se sentir révoltés mais ils n’expérimenteront jamais réellement ces situations « La non-mixité est nécessaire parce que les hommes n’ont pas le même intérêt, ni objectif ni subjectif, à lutter pour la libération des femmes. Mais surtout parce que les opprimé-e- s doivent définir leur oppression et donc leur libération elles / eux-mêmes, sous peine de voir d’autres les définir.
Et il est impossible de le faire en présence de personnes qui d’une part appartiennent au groupe objectivement oppresseur ; et d’autre part ne savent pas, et ne peuvent pas savoir, par définition et sauf circonstances exceptionnelles, ce que c’est que d’être traitée comme une femme – comme un-e Noire, comme un pédé, comme un-e Arabe, comme une lesbienne, comme un-e ouvrièr-e – tous les jours de leur vie. Aucun degré d’empathie ne peut remplacer l’expérience. Compatir n’est pas pâtir. »

Cette affirmation se vérifie tous les jours sur les blogs ou les forums féministes. Lorsqu’une femme témoigne d’un viol notamment, fleurissent les commentaires masculins expliquant que eux ne sont pas de violeurs ou tentant de relativiser ou expliquer l’acte (« elle était ivre » « elle était en mini-jupe » « le violeur était un fou isolé »). Ou encore expliquant aux femmes comment militer ou ce qui est sexiste ou ne l’est pas. Je vous renvoie à ce sujet à l’article très détaillé de « Genre !» sur le mansplaining.

Voilà en 4 raisons pourquoi je suis définitivement opposée à ce qu’un homme dirige un mouvement ou un journal féministe. Tout comme je suis favorable à la non-mixité au sein des mouvements féministes.

Pas parce que les femmes sont de pauvres êtres faibles qu’il faut extraire des griffes des hommes.

Pas parce que je déteste les hommes.

Les hommes peuvent être nos alliés dans notre lutte pour l'égalité mais ne les laissons pas parler à notre place.

Ne nous libérez pas, nous nous en chargeons.