> Cancer du sein : sauver les nichons ou les femmes?

jeudi 26 septembre 2013

Cancer du sein : sauver les nichons ou les femmes?



Hier matin, mon œil embrumé tombe sur ce message énigmatique sur Twitter : « N'hésitez pas à me rejoindre Sophie :-) J'ai besoin de femme comme vous.... ».

Chouette, me dis-je, une offre de boulot, une proposition de conférence intéressante ou peut-être même une invitation pour rejoindre une ligue secrète de super-héroïnes masquées (quoi, on peut rêver ?).

Piquée par la curiosité, je clique sur le lien puis tombe sur un site dénommé « Montrez-nous le vôtre » dont le design ressemble étrangement à un site de photographe de charme : corps nu en arrière-plan, clichés de mannequin en noir et blanc et gros plan sur des seins qui défilent en permanence. En lisant l’à-propos je comprends alors qu’il s’agit d’un énième site demandant aux femmes de se dénuder pour lutter contre le cancer du sein. Quelle originalité ! Entre Marie-Claire et ses people topless, Boobstagram et ses photos de nichons, sans compter le happening seins nus et pancartes à Montpellier, on peut dire qu’on a mangé de la poitrine à toutes les sauces ! « Tous les slogans qu’elles avaient, je crois qu’on les lisait vraiment » explique le rédacteur en chef de Grazia présent ce jour-là place de la Comédie, comme habité par une révélation divine.

Montrer ses seins pour se faire entendre ça ne vous rappelle rien ? Bingo, il s’agit d’une des techniques de communication utilisées par les Femen. Mais ce n’est pas le seul point commun avec toutes ces actions « topless contre le cancer du sein ». Il y a d’abord l’injonction faites aux femmes : « Montrez-nous le vôtre » nous demande le site, « Françaises, déshabillez-vous » nous ordonnaient les Femen.

Autre point commun, cette dictature de la minceur et de la beauté : chez les féministes ukrainiennes comme chez « Montrez-nous le vôtre », Boobstagram ou Marie-Claire, que des seins hauts, fermes et harmonieux, rien que de jolis décolletés évocateurs. Exit les seins mous, qui tombent, les cicatrices ou les vergetures : pas photogéniques, pas vendeurs, circulez, y a rien à voir. J’entends déjà le fondateur de Boobstagram me répondre « Mais nous ne faisons pas de discrimination esthétique ! » « Il y a de très beaux petits seins, des gros moins beaux et vice versa : la taille n’est donc pas vraiment le critère » comme il l’a déclaré sur ce blog. Sauf que la sélection est naturelle : une femme aux seins mous, tombants, pas conformes n’oserait jamais aller rivaliser avec ces poitrines fermes et photogéniques.

La conséquence : donner aux femmes une image idéalisée de leurs seins, peu semblable à la réalité. Plus grave : creuser le fossé entre les malades et les bien-portants. Je sais que l’on ne s’adresse pas dans ces campagnes aux femmes touchées par le cancer, que l’on cherche ici à sensibiliser les autres femmes au dépistage. Cependant, on impose aux malades la vision d’un corps parfait, avec 2 seins, qui semble dire « si vous voulez être comme moi, une femme complète, faites-vous examiner ».

Pourtant, le cancer ce n’est pas ça, cette femme nue, belle et attirante. Le cancer c’est du sang, de la lymphe, des cicatrices, des cheveux qui tombent et des vomissements.

Pourquoi oser montrer des poumons noircis dès lors qu’il s’agit de faire de la prévention contre le cancer du poumon mais tout enrober de ruban rose et de seins affriolants quand on parle du cancer du sein ? Pourquoi les hommes ne montrent-ils pas leurs fesses pour parler de la prévention du cancer de la prostate ou leur sexe pour sensibiliser l’opinion au cancer des testicules ? En comparaison, "Movember", une opération pour récolter des dons pour lutter, entre autre, contre ces 2 maladies masculines, propose aux hommes…de se laisser pousser la moustache.

Déshabiller les femmes pour une cause noble n’est pas plus louable que pour vendre un aspirateur. Surtout que l’opportunisme pose parfois question. Boobstagram en est un parfait exemple « Tout est parti d’une photo du décolleté d’une copine que j’ai prise à une terrasse de café. Le concept m’a amusé, j’ai très vite posté sur Facebook une première série de ces photos prises avec l’application Instagram. J’ai reçu de nombreux commentaires et « like ». J’ai alors enrichi la collection sur un blog et les contributions ont commencé à arriver à ce moment-là. Dans un des commentaires, une jeune femme qui appréciait le blog en a profité pour interpeller les femmes en leur suggérant de les montrer également à leur médecin. Mon engagement pour la lutte contre le cancer du sein a trouvé tout son sens ce jour-là. » explique le fondateur du site. Une façon détournée de s’acheter une bonne conscience à peu de frais : "Mais non, vous ne vous rincez pas l’œil messieurs, vous faites une bonne action".

Aux Etats-Unis, la prévention contre le cancer du sein a justifié tous les excès. En 2011, le spot du « Rethink Breast Cancer Charity » est ainsi allé très loin en montrant une jeune femme déambulant en bikini blanc autour d’une piscine remplie de mâles. Le tout accompagné de gros plans sur sa poitrine, de musique lascive et de textes en surimpression ("Vous aimez ça"). Son nom "Save the boobs" ("sauvez les nichons"). « S'il s'agissait d'une publicité pour la bière Budweiser, relève le LAT, toutes les ligues de vertu, les défenseurs de la religion et de la famille deviendraient hystérique. Mais là, le politiquement correct interdit toute contestation, «sauf à prétendre être POUR le cancer du sein».
 L’année dernière, le site  porno Pornhub proposait, quant à lui, de verser 1 cent à la lutte contre le cancer toutes les 30 vidéos vues.

On se demande finalement dans tout ça qui on cherche vraiment à sauver : les nichons ou les femmes ?

Edit 1 : Suite à nos échanges sur Twitter, la fondatrice de « Montrez-nous le vôtre » a effectué des changements sur le site. Elle a davantage mis en avance la mosaïque finale plutôt que les photos de seins.
Edit 2 : Ce billet a été l’occasion de découvrir l’excellent post d’Hélène Bénardeau sur le sujet ainsi que le travail de l’association Skin, qui soutient les malades à travers l’art (binôme malade/artiste).