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lundi 7 décembre 2015

Interview fromage et féminisme : Marlène Schiappa


Parce que le fromage c’est la vie.
Parce que les féministes ont de l’humour.
Parce que militantisme et fromage ne sont pas incompatibles.
Parce qu’il n’y a pas un féminisme mais des féministes.

J’ai crée cette série d’interviews décalées « Fromage et féminisme » #FF.

Aujourd’hui c’est Marlène Schiappa qui répond à mes questions.

Bonjour Marlène, peux-tu te présenter en quelques mots : es-tu plutôt coulante comme un brie de Melun ou forte comme un Munster ?

Je dirais bien un Morbier, mais la métaphore risque d’être peu réjouissante, alors peut-être un fromage Corse, disons du bruccio, à cuisiner en omelette avec de la menthe fraîche et éventuellement des herbes…

J’ai créé Maman travaille, le 1er réseau de mères actives qui s’organise autour d’un blog et d’événements ; là le 8 décembre au Ministère des Affaires sociales, nous organisons notre Journée annuelle, avec un point d’orgue : la signature par 3 Maires de grandes villes du Pacte Transparence Crèches de Maman travaille, résultat de 2 ans de lobbying auprès des élu-es, qui engage à rendre publics les critères d’attribution des places en crèches.

Sinon, j’ai publié plusieurs livres dont un roman, « Pas plus de 4 heures de sommeil »
 chez Stock puis au Livre de Poche, qui parle de deux femmes de notre époque, Emilie et Morgane, ex meilleures amies qui se retrouvent sur Facebook par hasard au moment où Emilie, mère au foyer, veut retravailler et où Morgane, publicitaire, tombe enceinte. Elles décident de s’entraider à tout concilier avec leurs amies Assia, mère de famille recomposée, et Géraldine, députée européenne.
Les droits cinéma ont été acquis par Mélissa Theuriau.

En novembre sort « Plafond de mère » chez Eyrolles, un essai co écrit avec Cédric Bruguière sur les mécanismes sociaux, historiques, économiques… qui freinent la carrière des femmes quand elles deviennent mères (ou qu’on pense qu’elles vont le devenir).  
Je participe aussi au site Les Nouvelles NEWS site d’info paritaire, qui donne la parole aux femmes autant qu’aux hommes et rééquilibre l’asymétrie de l’information, le tout sans aucune pub.

Et je suis adjointe au Maire du Mans, déléguée à l’égalité, la lutte contre les discriminations, la question LGBT et l’égalité hommes/femmes et conseillère communautaire.

« Il est frais, mon fromage, il est frais, et il est en promo… ! »


D’après toi, le féminisme on en fait tout un fromage ?

Pas assez… j’ai l’impression que, dès qu’on sort un peu des milieux « initiés », on assiste à des scènes ahurissantes.
Quand je vois aussi la façon dont la question du consentement sexuel est traitée partout, j’hallucine. Quand je dois apprendre à ma fille aînée en CE2 comment réagir face au harcèlement de rue, je me demande dans quelle sorte de civilisation nous vivons… c’est révoltant au sens étymologique du terme. Quand je dois signaler aux enseignants ou aux animateurs que non, le foot n’est pas un jeu « de garçons », que non le fait que des garçons « taquinent les filles » n’est pas « normal », que non les filles ne sont pas moins bagarreuses ou plus bavardes, et n’ont pas plus de compétences innées pour « jouer à faire le ménage »…

Jusqu’à récemment, dans ma sphère professionnelle, j’ai toujours été entourée d’hommes ou femmes féministes, qui cassent les codes des genres. Dans mon cercle, j’ai énormément d’ami-es qui se revendiquent bien plus « radicales » que moi sur la question. Du coup, mon « étalon » de mesure du féminisme est assez élevé.
Mais en devenant élue il y a environ deux ans, je me suis retrouvée plongée dans un monde absolument pas féministe, où la testostérone et la grosse voix, les poils et les coups de « sang » sont érigés en compétences. Je me suis dit : wahou, ça existe donc encore, en vrai, ce mode de fonctionnement ? Et j’ai eu l’impression d’être la « féministe de service ».
Après ma première réunion, quand j’ai vu les hommes partir et des femmes non seulement rester débarrasser les plateaux repas, mais en plus me rappeler pour débarrasser avec elles (et ne rappeler aucun homme) j’ai posé les couilles que je n’ai pas sur la table avec un grand sourire en disant « non, Mesdames, non. Je ne reviens pas débarrasser les plateaux des messieurs qui sont montés prendre leurs cafés juste parce que j’ai un utérus. Ca ne marche pas comme ça. » On ne m’a plus jamais demandé de débarrasser le plateau d’un monsieur. Tout se tient : enfant on t’explique que faire le ménage c’est dans tes gènes, adulte tu crois que tu es sur terre pour débarrasser des plateaux !

Mais ce qui est le plus dingue, c’est que les hommes sont juste partis sans débarrasser (malpolis mais ça les regarde) alors que les femmes non seulement se sont senties investies de la mission du débarrassage, et en plus ont estimé devoir rappeler son devoir à la nouvelle qui elle, ne se sentait pas obligée de jouer le rôle de fée du logis.
On a là un exemple typique de la façon dont les (auto)stéréotypes perdurent et se matérialisent, se transmettent entre femmes pourtant « femmes de pouvoir ».
Je suis aussi outrée de voir que toute la vie publique est organisée par et pour des hommes. Par exemple, les commissions et conseils de quartiers, municipaux… ont quasi toujours lieu à 18 heures. Pourquoi choisir l’heure de sortie de garderie, du bain, des devoirs… ni avant, ni après ? La plupart des élu-es sont retraités, professions libérales, fonctionnaires, ils pourraient s’organiser sur le temps du déjeuner ou de journée quand les enfants sont gardés. Ou plus tard, quand ils sont couchés. Pourquoi 18 heures ? Sachant que dans 76% des familles les femmes gèrent seules la vie scolaire, on fait comment ?
On fait comme si ce n’était pas le cas, on prétend que la société est organisée de manière égalitaire au foyer et que ce n’est pas spécialement un problème féminin, la sortie de l’école, que « leur père peut les garder » : sauf que c’est nier la réalité et l’aggraver encore plus. Je ne sais plus qui a dit nier une discrimination, c’est discriminer deux fois.
Donc on a d’un côté un discours officiel disant qu’on veut plus de jeunes femmes en politique et de l’autre une réalité, qui est qu’on ne fait rien pour permettre aux jeunes femmes en âge d’avoir des enfants bébés ou scolarisés de s’y investir. Ou alors ce serait à elles seules de réussir à déjouer les stéréotypes dans leur vie personnelle pour avoir enfin le droit d’aller en déjouer dans la vie publique ?

D’ailleurs il n’existe pas de congé maternité pour les élues. Et parmi les femmes que je connais qui font de la politique, beaucoup sont célibataires ou divorcées.
Quand je demande aux élus hommes comment ils font, l’immense majorité répond « ma femme les garde ». Mais quand tu dois payer 5 heures de baby-sitter et un taxi pour rentrer chez toi après chaque conseil, tu as une réalité économique qui potentiellement, met vite fin à tes envies de changer le monde. Et ça donne des instances consultatives avec des hommes ou des retraité-es, dans lesquelles par exemple lancer une campagne pour la lutte contre les normes masculines du pouvoir et le présentéisme au travail ; et/ou pour plus en places en crèches n’est pas une priorité – et c’est humain.

Plus de 75% des parlementaires sont des hommes, les rares femmes soit sont retraité-es, soit n’ont pas d’enfants, ce qui explique sans doute que depuis plus de 30 ans il manque 350 000 à 500 000 modes de garde, mais que personne ne semble trouver ça choquant – résultat plus de 96% des congés parentaux sont pris par des femmes et parfois (souvent ?), pas par choix mais par obligation économique : bosser pour gagner pile de quoi payer la nounou, pour la beauté de l’indépendance, c’est rarement très motivant et je le comprends.

Au-delà de ces questions d’organisation qui montrent combien pèsent les habitudes, on fait aussi face politiquement à une incroyable régression. Au Mans, nous avons 3 élus FN en conseil municipal et l’un d’eux a récemment été condamné en justice pour m’avoir répondu en comparant homosexualité et zoophilie.
Un autre a accusé le Planning familial d’élimination d’enfants. A chacune de mes délibérations, j’ai une salve d’attaques de leur part, misogynes, rétrogrades, contre les principes et les valeurs que je défends.

Bon là, j’en ai fait une tartine, de fromage…

La dernière actualité (pub sexiste, bad buzz, déclaration de people…) qui sent le roquefort ?

Oh, tellement, c’est difficile de choisir… partout où on « omet » une moitié de l’humanité. Par exemple si je prends le dernier numéro de Management et le dernier numéro de L’Obs, une écrasante majorité des chroniqueurs et personnalités sont des hommes. Je compte systématiquement, parce que je me dis toujours, mais c’est pas vrai ?
avec le nombre de femmes brillantes sur cette terre, on interroge ENCORE uniquement des hommes (sauf pour le top 5 des femmes qui… ou le numéro spécial femmes de..)
Si je dis que c’est phallocentré, on va encore me faire passer pour la féministe obsessionnelle… Mais même quand ces magazines (que je lis pourtant, hein) font des numéros soi disant à la gloire des femmes, ils se plantent !
Et bien sûr le dernier Congrès des Maires de mon département, dans lequel une femme a noté que la parité était imposée à toutes les élections mais que les têtes de listes restant majoritairement des hommes, l’immense majorité des Maires sont… des hommes.

Mais disons que si je dois en choisir un, d’actualité, ce sera le sujet des régionales qui a été très peu commenté alors qu’atrocement sexiste.

Regardons  les têtes de listes pour les régionales, majoritairement des hommes pour une raison bien simple : pour pouvoir être candidat-e on explique souvent qu’il vaut mieux être déjà elu-e. Christian Estrosi, Xavier Bertrand, Valérie Pecresse, Claude Bartolone, Jean-Yves Le Drian, les têtes de listes pour devenir présidents de régions sont déjà pour beaucoup parlementaires. En Pays de la Loire, le candidat Républicains est le président du groupe des sénateurs LR ! C’est un job qui prend 3 à 4 jours par semaine, comment veut-il faire croire qu’il serait aussi président de région efficacement ?
Face à lui on a quelqu’un qui joue le jeu, Christophe Clergeau en Pays de la Loire qui est un jeune et qui n’a pas d’autre mandat, et qui en plus porte des propositions féministes comme le pass contraception.
Mais du coup c’est un choix audacieux que de désigner comme tête de liste quelqu’un qui se consacrerait à 100% à ce mandat, puisqu’en face les partis ne jouent pas le jeu et mettent des gens qui occupent déjà des postes d’envergure.

Ce critère fausse le biais d’entrée pour les femmes, et aussi pour les jeunes, la société civile, les dites « minorités » : s’il faut être parlementaire pour être candidat, sachant que seules 20% des femmes sont des parlementaires, qu’on compte les Noirs sur les doigts d’une main… La loi contre le cumul ne s’applique pas dans ces cas, c’est d’ailleurs étonnant : elle considère qu’on ne pourra plus être par exemple maire et sénateur mais qu’on pourra être président de groupe à l’assemblée nationale et président d’une région ?
Chez Les Républicains, il n’y a que deux femmes têtes de liste, sur l’ensemble des régions de France, Pécresse en Île de France et Calmels dans le Sud-Ouest (une parlementaire, une élue de Bordeaux)
On peut noter aussi que Virginie Calmels est une des seules femmes à ne pas jouer sur son prénom : tous les hommes ont des slogans avec leur nom de famille (Avec Barto,  Clergeau 2015…) et les femmes elles-mêmes mettent leur prénom en avant (genre Avec Valérie, mais c’est qui Valérie ? Une copine d’école ? On ne pourra pas après se plaindre que les newsmags nous appellent par nos prénoms si on joue là-dessus nous-mêmes !

Finalement, quand on y regarde de plus prêt, on réalise que (à quelques exceptions prêt, comme Clergeau en Pays de la Loire ou comme Castener en région PACA) la démocratie est bouchée, confisquée par un petit groupe qui cultive l’entre-soi : les régionales ne feront pas émerger de nouveaux élus, elles feront juste cumuler des gens qui sont déjà élus nationalement.
Et ça, oui, comme tu dis, ça sent le roquefort. Ca sent aussi le gruyère, parce que du coup la représentativité démocratique est pleine de trous : pas assez de femmes, pas assez de jeunes, pas assez de gens « racisés », pas assez d’ouvrier-es ou d’intérimaires, pas assez de gens hors partis politiques…
On vit dans une démocratie-gruyère.

Où est la représentativité dans tout ça, pour les femmes mais aussi pour l’ensemble de la population ?


Comment couper le fromage de façon féministe (et donc égalitaire) ?

Je n’ai pas la recette… C’est drôle d’ailleurs, avec « Maman travaille », on me demande toujours des conseils de conciliation, mais à la question « comment fais tu ? » ma réponse est « je galère ! »

Je n’ai jamais pensé pouvoir donner des conseils de féminisme. Juste partager mon analyse, ni plus ni moins. D’ailleurs je trouverais ça horrible qu’on me dise « tu fais tel truc, ce n’est pas féministe, c’est mal, va au piquet. »

A titre personnel, j’ai été en grande partie élevée par mon père et pendant longtemps je n’ai pas eu la sensation d’avoir des goûts « de fille », mon film préféré est Le Parrain ou Les Affranchis, j’aime les jeux vidéos de baston, je n’hésite pas avant de donner mon avis, le shopping m’ennuie, j’aime les débats politiques, je n’ai jamais mis les pieds chez une esthéticienne, je suis bordélique, pour faire un ourlet de pantalon, j’utilise une agrafeuse…

Mais finalement j’ai réalisé en devenant adulte que ce ne sont pas des goûts « de garçon » puisque nous sommes nombreuses dans ce cas, juste le prisme médiatique de ce qu’une fille doit aimer se base sur un ensemble de stéréotypes et dès qu’une fille en sort elle est assimilée dans son enfance à un « garçon manqué ».

Se dégager de ces stéréotypes me semble une bonne base, mais de plus en plus difficile pour les nouvelles générations qui collent leurs exercices d’école avec une colle Uhu rose « pour nous les filles ».
D’ailleurs je n’y arrive pas toujours très bien moi-même, par exemple j’achète encore des magazines féminins : je paye 2 euros 50 par semaine pour lire que je suis pauvre, grosse et has been. C’est maso, non, quand on y pense ?

On va débattre de tout ça en tout cas à la Journée Maman travaille le 8 décembre, au Ministère des Affaires sociales de la santé et des droits des femmes.


Ton plateau de fromage idéal ? Avec qui aimerais-tu le partager ?

Trucs simples… Morbier, comté, chèvre sur du pain d’épices du Café Carré au Mans, petit fromage fourré à la confiture de figue Corse… avec des gens que je ne connais pas encore. Ou avec des gens complètement différents de moi. Ceux qui vivent dans des communautés en autarcie sans connexion Internet, ou des Amish. Ca me fascine.
Dans un autre ordre d’idée, avec des femmes en prison. Statistiquement, la majorité des femmes qui sont emprisonnées le sont parce qu’elles sont entrées dans l’illégalité pour compenser une situation difficile (grande pauvreté, violences subies, etc). Bien sûr certaines ont tout simplement enfreint la loi, mais la prison ne me semble pas être une réponse adaptée. Personne n’en ressort « meilleur », à part dans les films.
Quand on y voit les conditions de vie, et le peu de travail mené pour la « réinsertion », on se demande franchement à quel degré de civilisation nous sommes. Et les droits humains n’y sont pas toujours respectés, c’est un euphémisme.


Le one pot pasta a crée la polémique : et toi, c’est quoi ta recette de la honte avec du fromage ?

Les histoires de VRAIES recettes me font hurler de rire, comme pour les carbonara, le one pot pasta… il y a toujours quelqu’un qui a la VRAIE recette.
Mais j’ai aussi mon côté nazi de la recette (bordel, pourquoi appeler un dessert tiramisu dès qu’il y a trois boudoirs dedans ?)
Sinon je suis devenue fan des avocado toast de Gwyneth Paltrow, de l’avocat et du St Morêt avec du citron. (oui je sais, ce n’est pas vraiment du fromage, d’où la honte…) Il paraît qu’elle mange ça chaque soir pour garder la ligne. Du coup moi aussi, mais je ne maigris pas du tout au contraire. Ceci dit, moi je le mange en apéro avant le dîner, c’est peut-être pour ça…

Comme moi, tu fais partie de la team #vieilletwitta : qu’est ce qui te fait sentir parfois comme une vieille croûte, sur Twitter ou ailleurs ?

J’ai 33 ans dans quelques jours, mais sur Twitter, régulièrement, quand je vois passer des hashtags avec des noms de gens que je ne connais pas du tout, de chansons que je trouve être « du bruit » (en fait mes enfants m’expliquent que c’est « le tube de l’été ») ou quand je réalise qu’un « beau gosse » pour la génération de mes enfants, c’est un One Direction (pardon, un « One-D. »)
Ah et plus récemment, quand tous les ados se sont mis à dire « c’est qui cette Marie France Garaud ? » quand elle s’est payé un « bad buzz » pour je ne sais plus quelle raison.

Pour toi le féminisme c’est plutôt à -0% de matière grasse comme le Bridelight ou à plus de 35% comme le Brillat Savarin?

Les trucs light c’est cancérigène, non…? Je suis plus fromages du fromager du marché des Jacobins, au Mans. Donc gras. Avec du pain. Et avec du beurre, aussi. Juste avant l’avocado toast.
  
Es-tu favorable à une AOC pour le féminisme ?

Carrément pas. Je suis favorable à tous les féminismes et contre tous les brevets de féminisme. Tout le monde devrait avoir le droit de dire des conneries monumentales sur le féminisme, c’est comme ça qu’on étudie, qu’on réfléchit, qu’on se remet en question, qu’on évolue… J’adore lire, écouter, participer à des débats féministes. Entre par exemple un Women’s forum, un réseau de femmes cadres dirigeantes, un mouvement pour les femmes transidentitaires, des spécialistes du Black Feminism, ou une association pour qui le féminisme ne s’envisage pas déconnecté de la précarité économique, via une analyse marxiste, les grilles de lecture sont parfois radicalement différentes mais toutes complémentaires.

On m’a aussi dit que je faisais partie d’un « nouveau féminisme » qui n’était pas « anti hommes » quand j’ai dit que les hommes souffraient aussi des stéréotypes de genre du type Boys don’t cry… mais c’est absurde, le féminisme n’a jamais été anti hommes. (J’en parlais un peu ici).

Le féminisme, c’est avant tout, pour moi, la déconstruction des normes. C’est donc qu’il existe une norme. On ne peut alors pas tomber sur chaque personne qui affirme suivre cette norme puisque par définition, le normatif est le « courant ».
Je ne crois pas que les « clash » ou les « bad buzz » fassent progresser les réflexions ou l’égalité, en revanche je crois à la confrontation argumentée et à la redéfinition permanente des concepts.
Quand j’ai expliqué à des amis hommes ce qu’était réellement la notion de consentement, certains sont tombés de leur chaise. A l’école on apprend qu’un garçon peut « chahuter » une fille ou « lui tirer les couettes » quand il est amoureux. C’est un début de violence dans la relation garçon/fille qui est institutionnalisée.
Après, savoir si tel mouvement féministe est inclusif… parfois j’entends des critiques du type « Unetelle fait du féminisme bourgeois de blanches » ou « unetelle est trop radicale », mais ça me semble nécessaire au contraire d’avoir plusieurs portes d’entrées.

C’est pour ça que j’aime bien travailler en lien avec le cabinet de Pascale Boistard par exemple. Quand elle a été nommée Secrétaire d’Etat aux droits des femmes, on est plusieurs a s’être dit : « mais elle ne s’est jamais illustrée dans une asso féministe, elle n’est pas identifiée pour son engagement sur ce sujet… », à être sur nos gardes. Et en fait elle a un côté « on y va sur du concret sans se prendre la tête » que je trouve rafraichissant et efficace. En mode problème identifié, solution proposée, bulldozer actionné, mais ça me plait bien. Là par exemple pour le 25 novembre, au Mans, la ville où je suis élue et chargée de l’égalité, on décline en lien avec le Ministère une campagne de lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans les transports en commun.

Pour revenir à l’AOC, il m’est arrivé de me retrouver dans une conférence où une des intervenantes m’a taclée parce que j’avais les cheveux longs et du vernis à ongles, en mode « ça ne peut pas être féministe de faire ça ». Grand soupir.

Il n’est aussi arrivé de dire ou d’écrire des choses sur le féminisme qu’aujourd’hui, 15 ans, 10 ans, ou même parfois 6 mois après, je trouve aberrantes. La magie d’Internet, tout est archivé, et parfois je lis des trucs de 2007 en disant « Mais qui a écrit cette daube ?! Ah merde, c’est moi… » et finalement, je suis contente de voir que tous ces échanges sur le féminisme n’ont pas servi à rien puisque j’ai progressé dans ma réflexion !

En ayant créé « Maman travaille », je peux être considérée comme « pas assez féministe » ou comme défendant un féminisme de femmes aisées voire centrées sur la maternité uniquement. Or, ce n’est pas le cas. Les femmes visibles dans les événements Maman travaille sont plutôt aisées économiquement, mais nos actions profitent à toutes, par exemple le Pacte Transparence Crèches permet aux femmes et aux hommes de tous milieux (et statistiquement ce sont plutôt les milieux populaires et dits intermédiaires qui utilisent les crèches) d’avoir accès aux critères d’attribution des berceaux.

Et inversement, j’ai découvert qu’une frange me trouvait « féministe radicale » avec toute la cohorte de caricatures qui va avec (veut transformer les garçons en filles, etc etc).
C’est une lapalissade mais on est toujours plus ou moins féministe que quelqu’un…

Si on devait remplacer « Belle des champs » par une femme que tu admires, qui serait-elle ?

Virginie Despentes. Je trouve qu’on devrait offrir King Kong Théorie aux garçons et aux filles à l’entrée au lycée. Ce livre a bouleversé ma façon de voir les choses sur ce qu’était la féminité, pour une fois, une femme formulait des choses que je ressentais « Je suis plutôt King Kong que Kate Moss comme fille ». Bien sûr aussi des choses avec lesquelles je suis en désaccord, mais c’est une base d’échanges et de réflexions inégalée à mes yeux. Sinon, je dirais bien aussi Beyoncé, mais là, ce n’est plus une tartine de fromage qui va suivre, c’est un pain surprise…

Merci à Marlène pour cette interview!

Tu es féministe, tu aimes le fromage et tu souhaites être interviewée ? (tu as le droit de répondre même si tu le détestes, le fromage, pas le féminisme). Ecris-moi un petit mail à sophiegourion(at)hotmail.fr et je t’enverrai les questions !