> Oh Toulouse...

jeudi 22 mars 2012

Oh Toulouse...


J’ai hésité à rédiger ce billet : peur d’écrire à chaud des mots qui me dépassent, peur que ces lignes soient perçues comme une manière indirecte de faire de l’audience sur un sujet tragique. Peur que mes mots paraissent futiles face à ce drame.
Mais il faut bien me rendre à l’évidence : depuis l’attentat de Toulouse, mes mots restent bloqués dans ma gorge, ma plume est désespérément sèche. Je me dis donc que le travail de deuil passe aussi par là : reprendre le clavier pour donner corps à l’impalpable, parler de l’innommable pour essayer de le dépasser à défaut de l’oublier.
Tout à commencé sur Twitter, comme d’habitude : un tweet fait mention d’une fusillade dans une école juive de Toulouse, puis plusieurs jusqu’à ce que ma TL soit presque entièrement envahie par cette information. Ensuite le décompte macabre « on compte 3 morts » « maintenant 4 morts ». C’est alors que le ballet des phrases à la con a commencé « attention ce n’est pas parce qu’on attaque une école juive que c’est antisémite » . Ensuite ce journaliste qui a qualifié l’événement de « fait divers » : "un fait divers pour moi ce sont des chiens écrasés, pas des juifs fusillés", ai-je répondu. Chantal Jouanno a été la première à s’exprimer, sans doute pour avoir la primeur de l’événement « Mes pensées aux familles et à l'ensemble de la communauté israélite de France après l'ignoble attaque à Toulouse. Laïcité = respect » : « Le mot « juif » n’est pas un gros mot et je ne vois pas ce que la laïcité a à voir dans tout ça » ai-je encore twitté. Puis est venu le tour des conspirationnistes : bizarre quand même que cet événement tombe juste à la veille de la présidentielle…? Même Poutou s’y est mis « Ca a l’air d’être un fou mais ce n’est peut-être pas un hasard si ça arrive en pleine campagne. Il y a peut-être un calcul politique derrière pour faire diversion par rapport à la crise ». Pas étonnant quand on sait que Bové accusait le Mossad d’être à l’origine d’actes antisémites produits en France. J’attendais la petite phrase à la Raymond Barre, prononcée après Copernic « Cet attentat odieux voulait frapper les israélites qui se rendaient à la synagogue et qui a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic » mais elle n’est pas venue. Enfin pas pour l’instant.
Quand est venu le moment des « et pendant ce temps là des enfants syriens meurent » et « Si la balle d'un fou tue un juif, c'est antisémite. Si elle tue un musulman, c'est entièrement de sa faute.”» j’ai décidé de raccrocher. Pour mieux y revenir quelques heures après mais c’était encore pire. Un coup d’œil au hashtag #Toulouse a fini de me filer la nausée (le site jewpop a répertorié quelques perles ici pour ceux qui ont le courage). On est ensuite venu me dire qu’il ne fallait pas que je qualifie les victimes de juifs mais de français, que c’était le jeu du communautarisme que de faire ça. Mais c’est oublier que ces enfants ont été visés simplement du fait de leur appartenance au peuple juif ! Si communautarisme il y a, il vient de l’assassin ! Et puis ne pas mentionner la religion des victimes dans ce cas précis c’est leur voler leur identité, les tuer une seconde fois.
Il a été ensuite question de la minute de silence dans les écoles : la majorité de ma TL était contre. Une prof atterrée a raconté ensuite que ses élèves ont refusé de la faire car « c’est pas grave c’était des juifs ». Pour ma part j’en ai parlé à mes 2 enfants de 3 et 6 ans. Les mots ont été hésitants, ma voix tremblante mais je leur ai dit. Un fou a tiré sur des enfants à cause de leur religion. Pour leur rendre hommage, on va faire une minute de silence dans les écoles. Je pense qu’il n’est jamais trop tôt pour dire les choses. Dès la maternelle, mon fils a essuyé des remarques moqueuses de la part d’autres élèves car il était circoncis. Il faut que mes enfants sachent que leur religion est une incroyable richesse mais sera souvent un fardeau. Qu’ils devront la justifier et encaisser des remarques, du « allez, fais pas ton feuj » au « Hitler a pas fini le travail ».
Ma fille de 3 ans a juste demandé si le carnaval allait être annulé. Je n’ai pas regretté d’en avoir parlé à mon fils puisqu’hier à son cours de dessin des enfants en ont parlé très crument. « C’était à Toulouse donc c’était loin heureusement » m’a t-il dit pour se rassurer. Puis « Si on mettait le fou dans un hôpital, ça le rendrait peut-être normal ». Je suis moins optimiste…
Pour moi ce type n’est pas un fou. Je sais qu’il serait plus simple pour tout le monde de le mettre à la marge de l’humanité et de s’en laver les mains mais c’est plus compliqué que ça. Ce type est un mec désoeuvré, qui a trouvé un but à sa vie misérable dans un endoctrinement et une mission qui lui ont donné une identité. Une révolte nourrie par les films de décapitation qu’il semblait voir en boucle, cloitré chez lui et par une grossière propagande, à l’image de fausses photos d’enfants palestiniens ensanglantés retweetées par une employée de l’ONU.
Aujourd’hui sur Tweeter, la sidération est retombée. Chacun attend la fin, entre fatigue et excitation, dans une ambiance de fin de soirée un peu surréaliste. Beaucoup appellent l’assassin « Momo », sa photo souriante circule, évinçant peu à peu celles des petites victimes. Les témoignages de gens le connaissant affluent « il était doux et gentil il avait la haine des juifs qui tuent des enfants en Palestine c'est tout!". Je crois que ce sont toutes ces réactions qui me terrifient encore plus que l’assassin lui-même : elles prouvent que rien ne pourra empêcher qu’un tel événement ne se reproduise.