> Tout à l'ego

jeudi 27 septembre 2018

Le problème avec le corps des filles


Il y a quelques jours, j’ai vu passer ce tweet émanant d’une conseillère principale d’éducation:

Forcément, ça m’a fait réagir :


Ces « gros gros débats » au sein de l’équipe éducative pour savoir si un rouge à lèvre liquide mat pose problème sont loin d’être anecdotiques.

Ce tweet n’est qu’un exemple parmi tant d’autres tant les injonctions et les jugements à l’encontre de leur physique et de leur tenue semblent être devenus monnaie courante de manière totalement décomplexée.

Dernier exemple en date, celui de cette collégienne partie à l'école en short et qui s'est vue reprocher par la CPE sa tenue "incorrecte". Elle lui a alors fait enfiler un jean sale.  Il y a quelques jours, la nouvelle proviseure d’un lycée du sud de la France a décidé d’interdire purement et simplement le port du short aux filles. "Selon la proviseure, les filles doivent s’habiller de façon "décente", c’est-à-dire avec des pantalons, afin que les garçons ne soient pas dérangés dans leur apprentissage scolaire. Nous devons donc, pour le bien des garçons, nous couvrir afin qu’ils puissent étudier tranquillement. ". Grâce à la mobilisation des élèves, la proviseure est finalement revenue sur sa décision.

Cette police du vêtement ne se limite pas au collège ou au lycée malheureusement.En 2016, un centre de loisirs a demandé à des parents de mettre "un short sous la jupe" de leur fille de 4 ans pour éviter "des situations complexes à gérer" et "des comportements déplacés". L’année dernière, ma fille, à l’époque en CM1, m’avait fait état de discussions entre maîtresses de l’école pour savoir s’il fallait interdire short et débardeurs aux petites filles au motif qu’"elles auraient bien le temps de s’habiller plus tard comme elles le veulent".

Paradoxalement, alors que la parole des femmes s’est récemment libérée et qu’elles sont enfin écoutées, la liberté d’action des filles et des jeunes filles, elle, semble se réduire. Dans une indifférence quasi-générale, leurs tenues sont contrôlées, leurs jupes et leurs shorts mesurés au nom de la décence et de la tranquillité des garçons.

Mais ce contrôle sur leurs corps ne s’arrête pas là.

Ce seraient les parents eux-mêmes qui exercerait une pression plus ou moins inconsciente sur le corps de leurs filles comme l’explique cet article d’Arièle Bonte sur le site "RTL Girls".

La journaliste évoque ainsi l’ouvrage du scientifique Seth Stephens-Davidowitz "Tout le monde ment... (et vous aussi !) Internet et le Big Data : ce que nos recherches Google disent vraiment de nous", paru en mai 2018 : "peu de parents iraient affirmer qu'ils ou elles sont conscientes d'élever leurs garçons et leurs filles de façon inégale. Pourtant, selon les données collectées par Seth Stephens-Davidowitz et publiées en 2014 dans un essai dans le New York Times, la question "mon fils est-il surdoué" est posée à Google deux fois plus que son pendant féminin (aux États-Unis). Au contraire, "ma fille est-elle en surpoids" obtient deux fois plus de recherche que "mon fils est-il en surpoids".

Dans la vraie vie pourtant, peut-on lire dans le livre, les garçons sont majoritairement en surpoids, aux États-Unis, par rapport aux filles tandis que les filles ont majoritairement plus de chance d'intégrer un programme spécialisé pour enfants surdoués. Un bel exemple des rôles que l'on assigne aux hommes et aux femmes dès le plus jeune et qui n'appartiennent pas qu'aux États-Unis. ".

Cette pression sur les corps des petites filles n’est pas passée inaperçue auprès des marques d’hygiène qui ont su flairer la manne financière qui pourrait en découler. Le site France Info cite ainsi un numéro de Causette épinglant un nouveau produit de la marque Lactacyd, commercialisé sous le nom de "Maman et moi" : "Le groupe, spécialisé dans les soins d’hygiène intime pour femmes, propose un pack contenant deux lotions lavantes pour la vulve : l’une pour la mère, l’autre pour la fille, pour "un usage quotidien dès 3 ans". Lactacyd n’est d’ailleurs pas la seule marque à exploiter ce filon : Hydralin, Saforelle ou Saugella proposent des produits similaires, avec le même type de packaging rose bonbon. Pourtant, chez les petites filles, les indications pour utiliser des soins d’hygiène intime spécifique sont rares, indique la Dre Phryné Coutant-Foulc, dermatologue spécialisée dans les pathologies de la vulve. "Ce sont des produits purement marketing : on cible une zone qui n’a pas lieu d’être ciblée", explique-t-elle. ".

Un "marketing de la honte" appliquée aux plus jeunes (j’en parlais déjà en 2012 sur Slate) : « Pendant qu’elles perdent un temps et une énergie folle à s’occuper de leurs corps, les femmes ne s’occupent pas du reste. Comme l’explique Mona Chollet dans son brillant essai Beauté fatale:

"La dévalorisation systématique de leur physique que l’on encourage chez les femmes, l’anxiété et l’insatisfaction permanente au sujet de leur corps, leur soumission à des normes toujours plus strictes et donc inatteignables sont typiques de ce que l’essayiste américaine Susan Faludi a identifié en 1991 comme le backlash: le "retour de bâton", qui, dans les années 1980 a suivi l’ébranlement provoqué à la fin de l’année 1960 par la "deuxième vague de féminisme". Le corps, a permis de rattraper par les bretelles celles qui, autrement, ayant conquis –du moins en théorie– la maîtrise de leur fécondité et l’indépendance économique, auraient pu se croire tout permis. "

Aujourd’hui, ce sont nos filles qui sont victimes de ce retour de bâton. Ne les laissons pas seules.





 

jeudi 5 juillet 2018

Comment la médiatisation de Redoine Faïd glorifie une forme de masculinité toxique



Il y a quelques jours, je regardais le journal télévisé avec les enfants (oui, je regarde souvent le journal avec eux, en zappant quand c’est trop violent et en expliquant toujours) et ai constaté que les journalistes ont parlé essentiellement de 1°) l’évasion du criminel Redoine Faïd 2°) de joueurs payés des millions pour taper dans un ballon (et aussi un peu de Nordhal Lelandais).

Je me suis alors demandé quel modèle masculin véhiculaient ces images répétées inlassablement, ces mots scandés à l’unisson, de façon quasi-subliminale. On me reprochera sans doute de mettre sur le même plan des criminels et des footballeurs, qui eux véhiculent par ailleurs des valeurs de réussite et d’engagement sportif. En effet. Mais on ne peut pas nier que ce sport participe à la construction d’une certaine forme d’identité virile et violente, en témoignent les insultes sexistes, homophobes ou racistes régulièrement lancées lors de matchs, l’hooliganisme, les violences conjugales (qui augmentent de 38 % en Angleterre après une défaite d’après une étude récente et de 26% en cas de victoire).



Quelques heures après la diffusion du journal, je suis tombée sur une rediffusion de « C dans l’air » intitulée « Un caïd en cavale ». Là encore, j’ai été frappée par le culte à peine masqué d’une certaine forme de masculinité toxique. Rien que le titre, « le caïd en cavale », n’est pas neutre : on pense immédiatement aux films de genre, à Belmondo, on imagine l’affiche d’un film, un homme sautant dans un hélicoptère…sauf que la réalité est toute autre. Un titre tel que « Un criminel s’évade de prison pour échapper à sa condamnation » aurait davantage correspondu aux faits, même si, je l’accorde, il aurait fait moins rêver dans les chaumières.
      

On retrouve la même glorification journalistique du meurtrier dans le traitement des violences sexistes et sexuelles, j’en parle d’ailleurs régulièrement dans mon Tumblr « Les mots tuent » : le criminel est souvent décrit comme un homme dévoré par la passion (« j’ai agi par excès d’amour »), les femmes ne jouant que le rôle d’élément perturbateur.



 Par ailleurs, l’expression « drame conjugal » fréquemment utilisée pour parler des homicides conjugaux n’est pas anodine car le mot « drame » est issu du champ lexical du théâtre. Il fait appel à l'affect et à l'émotion. Il a pour but de romantiser l'horreur du crime pour attirer la compassion. Le meurtrier n'est plus un homme violent mais presque un héros de roman, pris dans les turpitudes de la passion ou de la jalousie. Il tue malgré lui.

J’ai été frappée de retrouver les mêmes ressorts, le même vocabulaire tout au long de l’émission consacrée à Redoine Faïd : « il a une aura » « il possède une dimension romanesque, atypique » « son moteur c’est pas l’argent, c’est l’adrénaline » « il fascine ». Bernard Petit, ancien directeur de la police judiciaire de Paris explique lors de l’émission « Dans le temps, les voyous qui montaient au braquage obtenaient une aura dans le milieu, une reconnaissance de la part des filles : « C’est un mec, il monte au braquage » et ça le dédouanait du fait d’exploiter les femmes. Ils allaient chercher ça. » « Ca pèse dans la démarche criminelle, ce sont « de beaux mecs » ».
Les différents intervenants sur le plateau ont à plusieurs reprises insisté sur le fait que la légende de Redoine Faïd s’est construite largement grâce aux médias (tout en y participant paradoxalement à leur tour pendant près d’une heure) et que lui-même avoue avoir été influencé par le cinéma (notamment par le film « Heat »). Jérôme Pierrat a même cité une phrase de Michel Ardouin, l’ex-bras droit de Jacques Mesrine à l’écoute de son verdict « 10 ans pour moi, 10 ans pour le producteur qui m’a intoxiqué ». Preuve que les images et les mots sont loin d’être anodins dans cette construction valorisante du crime comme forme de virilité. Il n’y a qu’à lire le tweet de Béatrice Dalle pour s’en convaincre : « Que Dieu te protège. Bravo Redoine Faïd, toute la France est avec toi, enfin moi en tout cas c’est sûr… Au revoir pénitentiaire, au revoir… Bordel, je vais danser le Mia pendant des heures pour fêter ça. ».
Sur des adolescents en construction, cette glorification de la masculinité toxique peut être ravageuse, surtout quand elle est mise en scène au cinéma ou à la télévision, à l’image de « L’instinct de mort », le film en 2 parties retraçant la vie Jacques Mesrine. Un homme souvent glorifié et pourtant dangereux et violent, notamment avec celles qui partageaient sa vie (dans une séquence du film, il tabasse et rentre le canon d’un pistolet dans la bouche de Maria de Soledad, la femme avec laquelle il a eu trois enfants).
Quand on jette un œil au forum 18-25 du site jeuxvideo.com, on peut constater que pour beaucoup, Mesrine reste un « modèle de virilité » « un bonhomme » « une paire de couilles ».



Etre violent, tuer, braquer pour s’affirmer comme « un vrai bonhomme ». Mais aussi rouler vite.

Les tweets de Julien Rochedy, ex-directeur national du Front National de la jeunesse, au sujet de son stage de récupération de points sont assez éloquents, : « Peu de fragilité, beaucoup de solides gaillards qui se font donner la leçon pendant 2 jours par des pédagogues à la voix mielleuse ».
 







Oui, car être un vrai bonhomme, c’est rouler vite et se tuer sans airbags (l’autocollant et les testicules en plastiques sont vraiment en vente, merci @Charybenscylla pour l'information).



On peut trouver cette image de la virilité véhiculée par le cinéma, les réseaux sociaux ou la télévision anecdotique, amusante ou anodine.
Elle est en réalité lourde de conséquence et toxique, pour les hommes eux-mêmes mais aussi dangereuse pour les femmes (78% des victimes d'homicides conjugaux sont des femmes par exemple et  88% des victimes de violences entre partenaires)

« Dans "La fabrique des garçons" (MSHA), Sylvie Ayral et Yves Raibaud dénonçaient déjà les effets délétères de l’éducation masculine, encore centrée sur l’agressivité et la compétition, avec des conséquences dramatiques: 69% des morts sur la route, 80% des morts par overdose sont des hommes » explique cet article du journal « Le Temps ».

Aujourd’hui :
Avec  « Me too» « Balance ton porc » et « Time’s up » (littéralement « il est temps »), la parole des femmes s’est libérée et a enfin été entendue. 
Time’s up : il désormais temps que les hommes s’engagent et déconstruisent enfin ce culte de la masculinité toxique.