> Comment la médiatisation de Redoine Faïd glorifie une forme de masculinité toxique

jeudi 5 juillet 2018

Comment la médiatisation de Redoine Faïd glorifie une forme de masculinité toxique



Il y a quelques jours, je regardais le journal télévisé avec les enfants (oui, je regarde souvent le journal avec eux, en zappant quand c’est trop violent et en expliquant toujours) et ai constaté que les journalistes ont parlé essentiellement de 1°) l’évasion du criminel Redoine Faïd 2°) de joueurs payés des millions pour taper dans un ballon (et aussi un peu de Nordhal Lelandais).

Je me suis alors demandé quel modèle masculin véhiculaient ces images répétées inlassablement, ces mots scandés à l’unisson, de façon quasi-subliminale. On me reprochera sans doute de mettre sur le même plan des criminels et des footballeurs, qui eux véhiculent par ailleurs des valeurs de réussite et d’engagement sportif. En effet. Mais on ne peut pas nier que ce sport participe à la construction d’une certaine forme d’identité virile et violente, en témoignent les insultes sexistes, homophobes ou racistes régulièrement lancées lors de matchs, l’hooliganisme, les violences conjugales (qui augmentent de 38 % en Angleterre après une défaite d’après une étude récente et de 26% en cas de victoire).



Quelques heures après la diffusion du journal, je suis tombée sur une rediffusion de « C dans l’air » intitulée « Un caïd en cavale ». Là encore, j’ai été frappée par le culte à peine masqué d’une certaine forme de masculinité toxique. Rien que le titre, « le caïd en cavale », n’est pas neutre : on pense immédiatement aux films de genre, à Belmondo, on imagine l’affiche d’un film, un homme sautant dans un hélicoptère…sauf que la réalité est toute autre. Un titre tel que « Un criminel s’évade de prison pour échapper à sa condamnation » aurait davantage correspondu aux faits, même si, je l’accorde, il aurait fait moins rêver dans les chaumières.
      

On retrouve la même glorification journalistique du meurtrier dans le traitement des violences sexistes et sexuelles, j’en parle d’ailleurs régulièrement dans mon Tumblr « Les mots tuent » : le criminel est souvent décrit comme un homme dévoré par la passion (« j’ai agi par excès d’amour »), les femmes ne jouant que le rôle d’élément perturbateur.



 Par ailleurs, l’expression « drame conjugal » fréquemment utilisée pour parler des homicides conjugaux n’est pas anodine car le mot « drame » est issu du champ lexical du théâtre. Il fait appel à l'affect et à l'émotion. Il a pour but de romantiser l'horreur du crime pour attirer la compassion. Le meurtrier n'est plus un homme violent mais presque un héros de roman, pris dans les turpitudes de la passion ou de la jalousie. Il tue malgré lui.

J’ai été frappée de retrouver les mêmes ressorts, le même vocabulaire tout au long de l’émission consacrée à Redoine Faïd : « il a une aura » « il possède une dimension romanesque, atypique » « son moteur c’est pas l’argent, c’est l’adrénaline » « il fascine ». Bernard Petit, ancien directeur de la police judiciaire de Paris explique lors de l’émission « Dans le temps, les voyous qui montaient au braquage obtenaient une aura dans le milieu, une reconnaissance de la part des filles : « C’est un mec, il monte au braquage » et ça le dédouanait du fait d’exploiter les femmes. Ils allaient chercher ça. » « Ca pèse dans la démarche criminelle, ce sont « de beaux mecs » ».
Les différents intervenants sur le plateau ont à plusieurs reprises insisté sur le fait que la légende de Redoine Faïd s’est construite largement grâce aux médias (tout en y participant paradoxalement à leur tour pendant près d’une heure) et que lui-même avoue avoir été influencé par le cinéma (notamment par le film « Heat »). Jérôme Pierrat a même cité une phrase de Michel Ardouin, l’ex-bras droit de Jacques Mesrine à l’écoute de son verdict « 10 ans pour moi, 10 ans pour le producteur qui m’a intoxiqué ». Preuve que les images et les mots sont loin d’être anodins dans cette construction valorisante du crime comme forme de virilité. Il n’y a qu’à lire le tweet de Béatrice Dalle pour s’en convaincre : « Que Dieu te protège. Bravo Redoine Faïd, toute la France est avec toi, enfin moi en tout cas c’est sûr… Au revoir pénitentiaire, au revoir… Bordel, je vais danser le Mia pendant des heures pour fêter ça. ».
Sur des adolescents en construction, cette glorification de la masculinité toxique peut être ravageuse, surtout quand elle est mise en scène au cinéma ou à la télévision, à l’image de « L’instinct de mort », le film en 2 parties retraçant la vie Jacques Mesrine. Un homme souvent glorifié et pourtant dangereux et violent, notamment avec celles qui partageaient sa vie (dans une séquence du film, il tabasse et rentre le canon d’un pistolet dans la bouche de Maria de Soledad, la femme avec laquelle il a eu trois enfants).
Quand on jette un œil au forum 18-25 du site jeuxvideo.com, on peut constater que pour beaucoup, Mesrine reste un « modèle de virilité » « un bonhomme » « une paire de couilles ».



Etre violent, tuer, braquer pour s’affirmer comme « un vrai bonhomme ». Mais aussi rouler vite.

Les tweets de Julien Rochedy, ex-directeur national du Front National de la jeunesse, au sujet de son stage de récupération de points sont assez éloquents, : « Peu de fragilité, beaucoup de solides gaillards qui se font donner la leçon pendant 2 jours par des pédagogues à la voix mielleuse ».
 







Oui, car être un vrai bonhomme, c’est rouler vite et se tuer sans airbags (l’autocollant et les testicules en plastiques sont vraiment en vente, merci @Charybenscylla pour l'information).



On peut trouver cette image de la virilité véhiculée par le cinéma, les réseaux sociaux ou la télévision anecdotique, amusante ou anodine.
Elle est en réalité lourde de conséquence et toxique, pour les hommes eux-mêmes mais aussi dangereuse pour les femmes (78% des victimes d'homicides conjugaux sont des femmes par exemple et  88% des victimes de violences entre partenaires)

« Dans "La fabrique des garçons" (MSHA), Sylvie Ayral et Yves Raibaud dénonçaient déjà les effets délétères de l’éducation masculine, encore centrée sur l’agressivité et la compétition, avec des conséquences dramatiques: 69% des morts sur la route, 80% des morts par overdose sont des hommes » explique cet article du journal « Le Temps ».

Aujourd’hui :
Avec  « Me too» « Balance ton porc » et « Time’s up » (littéralement « il est temps »), la parole des femmes s’est libérée et a enfin été entendue. 
Time’s up : il désormais temps que les hommes s’engagent et déconstruisent enfin ce culte de la masculinité toxique.

4 commentaires:

  1. MERCI pour cet excellent article ! Très intéressant. Effectivement, beaucoup n'ont pas appris ce qu'est "être un homme" à notre époque. Je ne sais pas si tu as entendu l'émission radio "C'est quoi être un homme en 2018 ?" dans Grand bien vous fasse de France Inter. Ils abordent cette question de la masculinité sous un autre angle et j'espère, j'espère vraiment que la masculinité dépeinte dans l'émission prendra définitivement le pas sur "la glorification des 'caïds'"

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    1. Oui j'en ai entendu parler en effet mais je n'ai pas eu le temps de l'écouter! Merci je le note dans ma (longue) liste de choses à lire/écouter!

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  2. Fab Delafontaine5 juillet 2018 à 17:28

    Et quand on voit le succès du tout nouveau concept de Big Dick Energy de la jeune philosophe Ariana Grande, et celui bien plus classique du bad boy effect (ou l'hybristophilie pour faire le plein de points au Scrabble), on se dit que la déconstruction ne doit pas se faire uniquement en direction des messieurs ...

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  3. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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