> Ce qu'il restera de moi

lundi 24 novembre 2014

Ce qu'il restera de moi



« Maman, tu sais le soir, une fois dans mon lit, j’aime bien entendre le bruit de tes bracelets quand tu es dans la salle de bains. Ca m’aide à m’endormir ».

Devant ma boîte à bijoux, j’ai repensé à cette phrase de ma fille et je n’ai pas rangé mon jonc en argent, mon bracelet de perles avec sa petite main de fatma ainsi que ma manchette ciselée. J’ai aimé que ma fille me reconnaisse à mon bruit, comme un petit chat malicieux trahi par son grelot.

Savoir que les tintements de mes bijoux l’apaisent, ça veut dire beaucoup, que je suis encore celle qui rassure, malgré mes propres doutes. Qu'elle apprécie de me savoir à côté, pas encore oppressante, juste bienfaisante.

Je me dis que, plus tard, ce bruit a priori anodin restera une trace de moi audible parmi le fatras de ses souvenirs. Alors, je le cultive patiemment pour pouvoir exister quand je ne serai plus à ses côtés quotidiennement.

Car, quand on y pense, que garde-t-on de ses parents ? Quels souvenirs d’eux nous habitent, une fois adulte ?

De ma mère, je me souviens du bruit de ses belles bottes cavalières à talons, si typiques des années 70, quand elle venait me réveiller le matin.

De sa façon de chantonner « ti la la la » dans la cuisine quand elle ne connaissait pas les paroles.

Du goût si inimitable de sa vinaigrette. Elle a beau me répéter encore aujourd’hui « Mais c’est facile, 2 cuillères d’huile, une de vinaigre », je n’arrive jamais au même résultat.

De la douceur de son manteau en lapin, dont j’arrachais discrètement les poils quand elle l’avait sur le dos, jolie et apprêtée, pour lui montrer que je ne voulais pas qu’elle sorte le soir avec mon père.

De la sensation des draps frais quand elle changeait mon lit lorsque j’étais malade et qui me faisait supporter même jusqu’à la douleur des piqures.

Je sais que mes enfants ne retiendront de moi que des sensations diffuses, des souvenirs de pas grand-chose. Ils ne se souviendront pas des nuits hachées par les biberons, des jours posés pour rester auprès d’eux quand ils étaient malades. Ils oublieront les plats mijotés pendant des heures mais garderont le souvenir des coquillettes au beurre.

Alors, ces souvenirs, je le sème discrètement. Je me parfume de fleur d’oranger. Je peaufine mes petits plats en espérant qu’un d’entre eux figurera plus tard à leur panthéon culinaire. Je n’essaye pas de traquer mes tics de langage, qui les feront sans doute sourire un jour. 

Et je fais tinter mes bracelets.