> De "Moulinex libère la femme" à "La moule épilée libère la femme"

dimanche 13 octobre 2013

De "Moulinex libère la femme" à "La moule épilée libère la femme"



Après « Moulinex libère la femme », voici venu le temps de « La moule épilée libère la femme ».

En effet, pour le blogueur Monsieur Poireau, « l'épilation intégrale est, à mes yeux, le signe dans le réel de la valorisation du rôle des femmes ».

Comme son argumentation est aussi légère que les tenues de la féministe Clara Morgane (oui, elle l’affirme ici), le blogueur préfère faire diversion en accusant les « groupuscules féministes » qui « poursuivent donc l'idée que la femme est forcément manipulable et manipulée par la gente masculine ». Il persiste plus loin dans les commentaires en affirmant « les féministes ont toujours une lecture très datée de la société comme si rien ne changeait jamais ».

J’ai déjà évoqué à plusieurs reprises ma position sur l’épilation (notamment dans un article sur Slate, «le marketing du vagin » qui recensait tous les produits pour femmes en rapport avec la sphère intime). 

Contrairement à ce qu’avance Monsieur Poireau l’idée n’est pas d’affirmer que les femmes qui s’épilent sont toutes des oies décérébrées soumises au méchant patriarcat ou de juger celles qui le font. Mais plutôt de questionner cette pratique. Pour ma part, je m’épile tout en ayant conscience du conditionnement social auquel je me conforme. Non, je ne le fais pas « pour moi », il ne s’agit pas un choix éclairé mais plutôt une façon de me conformer à ce qu’attend la société de moi. Je sais qu’en affichant des aisselles non épilées, je vais m’attirer railleries, remarques et dégoût, expérience que je préfère éviter et que ne vivront jamais les hommes.

Contrairement à ce qu’affirme Monsieur Poireau, le féminisme n’est pas un combat daté, il évolue avec son temps, tout comme la mode de l’épilation justement. En dépit de ce que l’on pourrait croire, cette tendance de l’éradication du poil à tout va est assez récente. Ces sexes et aisselles imberbes que nous jugeons aujourd’hui comme la norme, ne l’étaient pas il y a quelques années, preuve que cette pratique est une construction éminemment culturelle et sociale.


Ainsi, même si la plupart des femmes représentées dans l’art sont glabres, de nombreux peintres de Modigliani à Klimt (le premier à représenter le sexe de façon réaliste étant Courbet en 1866) peignaient les corps féminins avec leur pilosité. Emile Zola, à la même époque en faisait même un argument de sensualité dans son roman "Nana" : "Nana était nue. Elle était nue avec une tranquille audace, certaine de la toute-puissance de sa chair. Une simple gaze l’enveloppait (…) C’était Vénus naissant des flots, n’ayant pour voile que ses cheveux. Et, lorsque Nana levait les bras, on apercevait, aux feux de la rampe, les poils d’or de ses aisselles". Puis, plus loin : "Nana était toute velue, un duvet de rousse faisait de son corps un velours".



Censuré jusque dans les années 70 en occident (les photos de Playboy étaient retouchées au pinceau pour le faire disparaître), interdit jusqu’à peu dans le cinéma et la bande dessinée japonaise, le poil semble être devenu aujourd’hui un ennemi à éradiquer. Et les diktats de la mode n’y sont pas étrangers. Le magazine « Elle », jamais avare en terme de néologismes, a même officialisé le qualificatif de la femme qui suit la tendance de l’épilation intégrale en ces termes : "foufounista". Les esthéticiennes confirment la tendance et constatent une augmentation constante de la demande d’épilations intégrales. Selon elles, les ¾ des clientes adeptes de ce type de prestations sont âgées de 18 à 25 ans, signe d’un véritable changement de mentalité.



Les causes sont multiples et ne se limitent pas aux méchants hommes qui manipulent les pauvres femmes : l’industrie du porno largement démocratisée ces dernières années, a grandement contribué à ériger des normes plastiques très marquées: seins protubérants, corps intégralement épilés et sexes pré pubères.

Par ailleurs, la course à la jeunesse autrefois limitée au visage s’étend progressivement aux autres parties du corps, poussée par l’industrie cosmétique : jamais le culte de la perfection de la sphère intime n’a atteint un tel degré d’exigence et de sophistication.

Plus blancs, plus fermes, plus rosés, plus jeunes, plus parfumés: les sexes féminins sont désormais soumis aux mêmes injonctions que les autres parties du corps plus visibles. L’épilation intégrale, qui offre ainsi un sexe juvénile, fait partie de cette course à la jeunesse.

Les industriels de la beauté surfent d’ailleurs allégrement sur cette culpabilité savamment entretenue afin de faire progresser leurs parts de marché : on se souvient tous du buzz autour de la publicité Veet qui promettait aux adolescentes un « minou tout doux ».



Aujourd’hui, il est quasiment impossible d’échapper au diktat de l’épilation.

Preuve en est, même le magazine Voici juge Juliette Binoche trop poilue (alors qu’elle est épilée mais pas de façon intégrale) : « Juliette, elle, a oublié de prendre son Epilady ».



Je ne saurais que conseiller au journaliste membre de la police du poil (et à Monsieur Poireau qui semble apprécier parler au nom des femmes) de tester l’épilation du maillot à l’Epilady, ce formidable outil de libération de la fâaaaamme.

Histoire de voir s’ils se sentent plus valorisés après cette expérience...

Edit : La blogueuse Maëlle et Diction a elle aussi écrit un billet sur le sujet  ainsi que la blogueuse Diké