> L'article du Plus Nouvel Obs au sujet de la pub Castaluna : les grosses, dernier bastion des trolls?

dimanche 29 janvier 2012

L'article du Plus Nouvel Obs au sujet de la pub Castaluna : les grosses, dernier bastion des trolls?

Pour faire le buzz sur internet quand on n’a pas de talent, il n’y a pas 36 000 moyens. L’une des grosses ficelles c’est de faire du trolling, lancer des discussions polémiques sur un ton volontairement provocateur dans le seul but de faire réagir.

Comme l’antisémitisme et l’homophobie sont juridiquement punissables, le dernier bastion des trolls reste le lynchage de gros ou plus spécifiquement de grosses.

Dans le genre, le blogueur Emery avait publié sur son blog en avril dernier une lettre d’un lecteur intitulée sobrement « pourquoi il ne faut pas coucher avec une grosse ». Un torchon dont un seul extrait suffit à en apprécier la teneur : « La grosse prend de la place. Pas de légèreté. Et même parfois, on est en droit de se demander si la grosse ne le fait pas exprès. Et puis, la grosse a toujours chaud et est toujours essoufflée. Et à table ? Comment se fait-il qu’elle mange autant et qu’elle dise : « encore un petit peu, je n’ai presque rien pris ». Et les deux roues de secours qui servent de fesses, alors ? ».

L’article avait fait son petit bruit sur Twitter, puis un buzz en avait chassé un autre.

Jusqu’à celui de vendredi dernier, un article de Marie Sigaud, journaliste contributrice au Plus Nouvel Obs, intitulé « Cette grosse qui remue me révulse : je ne supporte pas la pub Castaluna" qui va encore plus loin dans la provoc de mauvais goût .

« En ces temps aseptisés, il convient d’aimer tout le monde et de respecter les différences. Mais là trop, c’est trop… de kilos. Je déteste la pub de Castaluna.
Si vous ne l’avez pas vue, vous ne connaissez pas votre bonheur. C’est un clip qui met en scène une femme trop grosse, pardon, bien en chair, ou mieux présentant une surcharge pondérale. Et elle danse.

A la limite, elle ne bougerait pas, ce serait encore tolérable. Mais non, elle remue. Et ses formes plus que plantureuses aussi. Bien que corsetées, contenues par tous les moyens textiles modernes, ses chairs flottent et le résultat me révulse.

Alors je comprends bien que durant des années, les femmes qui font plus que du 44 ont été rejetées, brimées, moquées, raillées, limite persécutées. Il était temps qu’elles prennent leur revanche, puisqu’elles sont de plus en plus nombreuses. La faute à une alimentation excessive, mais ça chut, il ne faut pas le dire trop fort.

Toutefois, de là à imposer sur les écrans une femme qui se donne pratiquement en ridicule, il y a une marge. Certes, il est difficile pour une femme qui pèse plus de 100 kilos de se représenter comment serait, sur elle, une robe présentée par une femme de 40 kilos. Mais les « vraies » femmes, comme elles aiment se faire appeler, ne sont plus vraiment à plaindre.

En quelques années, les « rondes » ont réussi à faire passer dans le langage courant qu’une femme normale, mince donc, est une « anorexique ». Comme si faire attention à sa ligne était une maladie. Autre affirmation véhiculée par les défenseurs des autoproclamées « vraies » femmes : elles plairaient davantage aux hommes que ces brindilles qui les narguent.

Chacun le répète pour faire plaisir, mais il est battu en brèche chaque jour. Voyez-vous Brad Pitt ou David Beckham au bras de « rondes » ? Non. Dès qu’un homme a le choix, il préfère être vu en compagnie d’une femme mince.

Alors, je le sais, c’est très méchant. Mais voilà je n’aime pas cette pub. »

Ce qui paraît étonnant c’est que ce papier à la fois si discriminant et si pauvre intellectuellement ait été validé par la rédaction et mis à la une d’un site dont l’objectif est de « de mettre en valeur les talents et les richesses du web ». La journaliste Gaelle-Marie Zimmermann s’en explique sur Twitter « C'est moi qui l'ai éditée et passée en Une. Pour pouvoir faire lire ce truc. Et y réagir ensuite, à titre personnel. » « Je crois que je vais pondre une petite chronique cet aprem... Envie de parler des grosses qui remuent aux minces immobiles. ». Quand on lui demande si elle partage l’avis de la journaliste elle répond « Non. Et je suis grosse ».

Pour comprendre, il faut savoir que Gaelle-Marie Zimmermann est à la fois journaliste pour le Plus (elle édite, relit et corrige les articles) et chroniqueuse associée (elle y écrit régulièrement des billets d’humeur avec beaucoup de talent et de verve). Et l’exercice est, je trouve, assez schizophrénique car l’un exige neutralité et recul, l’autre subjectivité et parti-pris. Ce grand écart prouve d’ailleurs ces limites puisqu’ elle édite et met à la une un article en tant que journaliste mais compte y répondre en tant que chroniqueuse. N’importe qui y perdrait son latin.

Si Gaelle-Marie Zimmermann a mis ce papier en avant c’est parce que le sujet lui tient personnellement à cœur : c’est donc ici la chroniqueuse qui s’exprime et non la journaliste, un mélange des genres qui conduit dans ce cas précis à valoriser un type de contenu choquant et sans pertinence. Ce qui paraît plus étonnant c’est que la rédaction ait validé cette démarche, sans doute pour faire du buzz. Car sans recourir à la censure, il est très simple de ne pas valider un article simplement en raison de la pauvreté du fond. J’en ai fait l’expérience récemment au sujet d’un article sur Anne Sinclair jugé choquant par la journaliste et qui, de fait, n’a jamais été validé. Il a fini dans les oubliettes du site avec une vingtaine de visites. Pourquoi ne pas avoir fait de même pour ce papier ? La liberté d’expression ne permet pas tout : il aurait été tout à fait possible de traiter le sujet sous un angle différent, moins provocateur. Il y aurait beaucoup à dire sur la thématique de l’apparence, de la différence mais la discussion mérite des interlocuteurs de qualité, pas des caricatures provocantes. Remplacez un instant les qualificatifs « juif » ou « homosexuel » par l’adjectif « gros » et vous saisirez instantanément la violence intolérable du propos.

Quelques heures après sa publication, le Plus Nouvel Obs a rétropédalé en effaçant l’article jugé "maladroit" sur "un sujet de fond" et a annoncé la parution d’une réponse "très vite". De son côté, la journaliste Marie Sigaud a donné sa version de faits ici, qualifiant ses écrits de simple « piège à troll ». Depuis, Twitter est déjà passé à autre chose. Jusqu’à la prochaine fois.