> J'ai lu "Chez soi, une odyssée de l'espace domestique" de Mona Chollet

lundi 1 juin 2015

J'ai lu "Chez soi, une odyssée de l'espace domestique" de Mona Chollet

 
Quand on se réjouit de rater son métro pour pouvoir replonger avidement dans sa lecture, on sait que l’on a en main un très bon livre.

Après avoir adoré « Beauté Fatale » de Mona Chollet (j’en ai parlé à plusieurs reprises ici mais aussi dans un article pour Slate), j’ai dévoré « Chez  soi, une odyssée de l’espace domestique » de la même auteure.

J’ai le curieux sentiment que les livres de Mona Chollet font écho à chaque fois à des périodes-clés de ma vie, qu’ils résument avec talent les contradictions que je ressens à l’instant T. 

Quand j’ai lu « Beauté fatale », qui évoquait les nouveaux visages de l’aliénation féminine, je venais de quitter la World Company de la cosmétique après 11 ans de bons et loyaux services. En tournant les pages frénétiquement, je prenais alors conscience, entre jubilation et accablement, de la mécanique implacable des industries du « complexe mode-beauté ».

Aujourd’hui, après avoir réinvesti mon chez-moi en passant du statut de salarié à celui de free-lance, je me plonge avec délectation dans « Chez soi », véritable ode à la sagesse des casaniers, si souvent dénigrés. Oui, je l’avoue, je fais partie moi aussi de cette espèce étrange qui adore les retours de vacances et se réjouit de retrouver son intérieur, entre impatience et excitation.

Mais « Chez soi » ne se borne pas à être un éloge des charentaises et du plaid en pilou, loin de là. L’essai envisage le foyer sous toutes ses facettes, davantage comme une fenêtre ouverte sur le monde extérieur et ses perturbations qu’un cocon imperméable d’ailleurs.

Impossible en effet d’être totalement coupé de la civilisation grâce à internet : « Vous pouvez bien chasser le monde par la porte : il revient par la fenêtre qui scintille sur votre bureau. Et cela change tout. Dès lors, s’isoler chez soi ne revêt plus du tout la même signification ». Une fenêtre qui peut également se transformer en trou noir au pouvoir d’attraction irrésistible et aux nombreux effets indésirables: infobésite, peur de rater quelque chose ou dépendance compulsive.

Impossible non plus, même confiné entre ses 4 murs, d’échapper à la dureté du monde extérieur dont la crise immobilière constitue l’une des facettes. Aujourd’hui, le vrai luxe c’est l’espace, comme l’affirmait une publicité célèbre il y a quelques années et cette situation impose des choix cornéliens : « Payer un loyer exorbitant, se laisser dévorer tout cru par un crédit ; partir à la campagne et passer sa vie dans les transports ; partir à la campagne et s’enfoncer dans la pauvreté…il faut se rendre à l’évidence : pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir conservé un loyer d’il y a 20 ans, d’avoir acheté il y a longtemps ou fait un héritage, il n’existe que des mauvaises solutions aux problèmes de logement actuels. » Alors, on fait contre mauvaise fortune bon cœur en s’enchantant des « tiny houses » et autres « living small » qui érigent les petits logements en mode de vie cosy.

Après l’espace, l’autre vrai luxe contemporain, le temps, est abordé dans le chapitre « À la recherche heures célestes ».  « Si la clé du bonheur c’est d’être maître de son temps, comme le conclut le documentariste allemand Forian Optiz (…) alors ce monde compte peu d’heureux. Une longue période – ne parlons pas d’une vie entière – qu’on est libres d’occuper à sa guise et au cours de laquelle, délivré de toute contrainte, on peut suivre son propre rythme : ce luxe suprême, hormis les rentiers, bien peu de gens y ont accès, du moins pas avant la retraite ». Par opposition,  le seul temps valorisé est celui qui est productif, rentable : « Le temps soudain vidé de sa comptabilité monnayée tourne au temps mort, c’est à peine s’il existe ».

Un temps libre, bien inéquitablement distribué, comme l’explique le chapitre « Métamorphoses de la boniche » : « En moyenne, selon la dernière enquête « Emploi du temps », les hommes vivant en couple effectuent 1h17 de travail ménager par jour et les femmes 2h59 ; avec un enfant de 3 ans ou plus cela devient respectivement 1h09 et 3h17 (même si ce temps ne concerne pas les soins aux enfants, évalués séparément, mais bien le ménage et les courses) ». « Quoi qu’elles puissent faire, les femmes restent comme marquées au fer rouge de la domesticité. Qu’elles soient revenues en masse sur le marché du travail à partir des années 60 n’y a pas changé grand-chose. Comme l’écrit Christine Delphy, elles ne sont libres que de « fournir un double travail contre une certaine indépendance économique ».

Pour autant, même si elle considère le travail féminin comme un facteur d’indépendance financière, Mona Chollet ne le valorise pas outre-mesure, elle semble même être favorable à l’instauration d’un salaire ménager, en citant notamment une des ouvrières de Lipp qui affirmait  « Mon salaire me libère, mon travail m’écrabouille ». « Les défenseurs du revenu garanti ont bien conscience qu’une telle mesure ne changerait pas la nature du système. Ce qu’ils veulent, en assurant à chacun les moyens de vivre sans être obligé d’avoir un travail rémunéré, c’est remédier à une situation bloquée, donner de l’air à une société au bout du rouleau, permettre à du neuf de surgir. Le tout en acceptant de ne pas savoir à l’avance où mènera le processus, en laissant aux gens la possibilité de réfléchir à leur désirs et de reprendre du pouvoir sur leur vie, en faisant confiance à leurs ressources propres, au lieu de fournir clé en main une émancipation pensée à leur place ».

J’avoue avoir trouvé cette réflexion particulièrement rafraichissante car j’ai lu trop souvent des remarques méprisantes adressées aux femmes au foyer par des féministes. Ces dernières souhaitaient libérer les femmes à leur place, à l’image de Gisèle Halimi qui affirmait « Être une femme au foyer reste un choix, et il est respectable, mais c'est un choix qui n'est pas compatible avec la démarche de libération des femmes».

J’ai néanmoins trouvé une certaine incohérence dans la critique teintée de condescendance que Mona Chollet adresse ensuite à Mimi Thorisson, une blogueuse culinaire à l’univers esthétique ultra-léché : « Voici une femme cultivée, qui parle 5 langues, qui a étudié la finance, travaillé dans la mode, a été productrice pour CNN mais qui a finalement a trouvé le bonheur en s’installant à la campagne pour se consacrer à la cuisine et la vie de famille. Toutes les opportunités s’offraient à elle, et elle, a choisi de rentrer à la maison : n’est-ce pas merveilleux ? ». Pour Mona Chollet, le blog de Mimi Thorisson impliquerait la « réactivation d’une mystique féminine conservatrice ». A ses yeux donc, pas de choix éclairé de la part de la blogueuse (qui, soit dit en passant, est à mon sens davantage une business woman qu’une femme au foyer) : elle ne ferait que subir  la prégnance de modèles ancestraux.  Il n’est bien sûr pas question de nier ici l’influence de l’imagerie domestique ou la valorisation des  archétypes de la féminité parfaite. Il me semble juste un peu réducteur de nier les choix personnels d’une femme et de juger sa réussite personnelle à l’aune de ses propres critères ( en prenant un métier intellectuel comme modèle d’accomplissement personnel). Si Mimi Thorisson a préféré écrire un blog, animer des émissions de télévision et écrire des livres plutôt que devenir trader est-ce nécessairement parce qu'elle est conditionnée? Doit-on forcément considérer cela comme un échec qui porterait atteinte à toutes les femmes?

Cette réserve mise à part, la lecture du livre de Mona Chollet m’a littéralement transportée. 

Etrange paradoxe pour un ouvrage qui parle du bonheur de rester chez soi !

"Chez soi, une odyssée de l’espace domestique", Mona Chollet, Editions Zones