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mercredi 1 janvier 2014

Fuck off




Ce billet est une réponse au texte de Corinne Perpinya "Piss off".

Chère Corinne,

Tu me permettras de t’appeler par ton prénom, toi qui as fait de « la littérature ton métier » comme tu nous l’expliques doctement dans ton billet.

Tu vends des livres, moi j’écris pour vivre, donc nous avons au moins ce point commun.

Sauf que, contrairement à toi, je n’ai pas la prétention de faire de la littérature. Je fais d’ailleurs sans doute partie à tes yeux de cette myriade de blogs « bêtes » et « sans intérêt »  que tu décris dans ton billet: « Déposer un petit détritus sur un blog où pas un billet ne pourrait être sauvé tant il n’y a pas de fond. Lire, quand même, pour se tenir au courant, un texte où tout est moche. Le style, le vocabulaire, la compréhension. N’en retenir que la vulgarité. ».

Ce n’est pas grave.  Et cela ne m’empêchera pas de te donner mon avis sur ton billet.

Je vais commencer par notre point de concorde, puisqu’il y en a un.

Oui, je suis d’accord avec toi, notre société manque de temps, d’analyse de recul. Il y a quelques années de cela, le futur était envisagé comme un monde où les robots feraient tout à notre place. Aujourd’hui, alors même que l’on se retrouve encerclés d’écrans, de machines et d’ordinateurs en tout genre, on n’a jamais autant manqué de temps.

Etonnant paradoxe.

Cette course au temps et à l’instantanéité se retrouve également dans la qualité des écrits produits. Trop souvent, les articles « attrape-clics » sont ceux qui sont les plus lus et le plus demandés par les rédactions web. Trop souvent, celles-ci se contentent de pondre des papiers sur l’actualité à chaud, sans réflexion, juste histoire d’être bien placées dans les résultats de « Google actualité ». Trop souvent ces quelques lignes se résument à des copiés-collés de tweets mis bout à bout, faute de mieux.

Tout cela me désole, comme toi, d’autant que je vis aussi de cette écriture là.

Pour autant, je trouve ton regard porté sur le monde des blogs extrêmement caricatural et réducteur. « Le net regorge de blogs » affirmes-tu, mais seuls une poignée d’entre eux mérite d’être lus. « Ces petites pierres précieuses dans une déchetterie géante… ». 
Je me demande bien combien de blogs as-tu lu pour avoir un avis si définitif. 

Pour ma part, je préfère un blog mal écrit, futile et sans style à pas de blog du tout. A chaque lecture, je  me contente de saluer l’acte d’écriture et le temps passé plutôt que de m’ériger en prêtresse du bon goût. Si ça ne me plait pas, je passe mon chemin, respectueusement, puis vais piocher ailleurs ma dose de plaisir quotidien. 

Contrairement à ce que tu sous-entends, je ne trouve pas qu’internet participe à ce processus d’abêtissement collectif. Au contraire, je trouve qu’il s’agit d’un formidable outil de démocratisation du savoir. Et c’est d’ailleurs sans doute cela qui te dérange. Que n’importe quel quidam puisse décider un jour d’ouvrir un blog, de s’approprier l’écrit (parfois en dehors des codes établis par l’élite) et d’être lu, cela te paraît insupportable. Cela perturbe l’entre soi des têtes pensantes dont tu sembles faire partie.

Tu préfères résumer ça à de « l’inculture ambiante », tout comme le succès de Gavalda ou de Marc Levy. Tu l’affirmes dans ton billet, cela t’hérisse que certains « glapissent de bonheur à la lecture du dernier Coelho » et viennent te dire que « non, Régis de Sa Moreira, ils avaient trouvé nul ». Moi qui suis fille de libraire, je préfère quelqu’un qui lit du Musso plutôt que rien du tout. J’ai la naïveté de penser que ce type de lecture pourra peut-être un jour l’emmener vers d’autres ouvrages.  Et surtout je ne juge pas. On peut avoir envie de lire juste par divertissement (non ce n’est pas un gros mot) sans pour autant mettre sur le même pied Stendhal et Levy.

Je trouve d’ailleurs que notre système éducatif ne met pas assez l’accent sur le plaisir que doit apporter la lecture. J’ai des souvenirs amers de listes de classiques à ingurgiter lors de mon baccalauréat littéraire qui auraient pu à jamais me dégouter de la littérature. Les fiches de lectures rébarbatives qui dénaturent totalement l’exercice et confisquent le plaisir. Je me revois encore compter le nombre de pages restantes, « Le rouge et le Noir » à la main, ou pestant contre cette « Princesse de Clèves » que je n’arrivais pas à terminer. D’ailleurs, après le baccalauréat, je n’ai plus du tout eu envie d’entendre parler de livres.

Ironie du sort, c’est Anna Gavalda qui m’a remis le pied à l’étrier de la lecture. Cette auteure dont la lecture t’arrache les yeux m’a réconciliée avec la lecture. Je me souviens avoir été bouleversée par la galerie de portraits de « J’aimerais que quelqu’un m’attende quelque part ». C’est elle qui m’a donné envie de lire autre chose, beaucoup d’autres choses.

Mais je suis consciente de mon privilège, contrairement à toi. Si je lis aujourd’hui des ouvrages que tu aurais surement validés du sceau de ton bon goût, c’est parce que je viens d’un milieu favorisé. Fille de libraire, petite-fille d’un grand-père passionné par Proust, je n’ai pas les mêmes cartes en main qu’un fils d’ouvrier.

Toi qui délivres des conseils de lecture quotidiennement, à moi de te conseiller la lecture de « La Distinction » de Bourdieu. « Les gens ont le goût de leur diplôme » explique-t-il dans cet ouvrage. Il a ainsi démontré qu’il existait une correspondance entre la hiérarchie des pratiques culturelles et celle des groupes sociaux. Les formes les plus « nobles » de la culture sont ainsi appropriées par les classes supérieures (opéra, musées), alors que les classes plus populaires se contentent des produits de « grande diffusion » (variétés, roman policiers, spectacles sportifs). La lecture est donc un acte éminemment social dans lequel le niveau de diplôme parental joue également un rôle prépondérant. Une pratique « légitime », apanage des familles les plus dotées socialement, habituées de longue date à valoriser la culture de l’écrit, comme l’explique cette étude.

Résumer la lecture de Gavalda ou de Musso à de « la pourriture ambiante », de la bêtise est donc à la fois faux, condescendant et caricatural.

Pour conclure, chère Corinne, un dernier conseil de lecture (fille de libraire, on ne se refait pas) : « Les dix droits du lecteur » de Daniel Pennac, à afficher en majuscule dans ta librairie. 

Surtout le numéro 5. 

Le droit de lire n’importe quoi.