> Le choeur des femmes

lundi 4 février 2013

Le choeur des femmes



J’aime souvent dire que je n’aime pas les gens. C’est moitié comme une défense, moitié comme une provocation. Mon côté ours prend souvent le dessus si je n’y prends garde. Je peux ainsi rester une journée entière devant mon écran sans contacts humains sans que cela ne me perturbe trop. Je n’ai pas de bandes de copains, à la vie à la mort et, comme Brassens, j’ai le sentiment que dès qu’on est plus de 2 on est une bande de cons. Je préfère les relations en face à face aux grandes tablées, les dialogues intimistes aux discussions animées à plusieurs.

Jusqu’ici, quand j’accompagnais ma fille à l’école le matin, je regardais de loin ces autres pairs avec un sentiment diffus. Je crois que je ne me sentais pas à ma place, plutôt du côté des élèves que de celui des parents. A croire qu’on ne sort jamais vraiment de l’école et qu’on y rejoue perpétuellement les scénarii de son enfance.

Les souvenirs de cours de récré, impitoyable jungle, les brimades et les clans, les groupes de filles se tenant le bras en riant, tout cela se mêlait dans ma tête alors que j’observais les autres parents d’élèves. Forcément mieux, forcément moins timides, riant et parlant fort. On n’oublie jamais vraiment le goût de l’exclusion une fois qu’on y a goûté.

Certains matins, je croisais parfois des groupes de parents devant l’école, s’attendant pour aller boire un café. Je me disais alors, un peu pour me persuader, que de toutes façons je n’avais pas le temps. Et puis parler de ses enfants, des maitresses, les parents d’élèves, les kermesses et les gâteaux du vendredi soir, ça n’était pas mon truc. De toutes façons, je n’aime pas les gens.

Ce qui a vraiment fait le lien ce sont les enfants, qui, eux, ne font pas cas des problèmes existentiels de leurs parents ou des affinités que ceux-ci peuvent tisser entre eux.

Un jour, après avoir invité ma fille à venir jouer chez elle, une mère m’a conviée à rejoindre le café du jeudi matin.  Au début un peu polluée par le petit diable sur mon épaule qui, décidément, ne me lâche pas (« t’as pas assez parlé » « t’as trop parlé » « t’as rien dit d’intéressant »), j’ai progressivement pris goût à ces rendez-vous autour d’une tasse. Et à cette parenthèse matinale qui réchauffe le cœur et le corps.

J’ai été extrêmement  surprise du degré d’intimité qui s’est crée entre nous : très vite, les masques  sont tombés, les langues se sont déliées, les secrets se sont partagés. Derrière nos oripeaux de mères parfaites, bien sous tous rapports, chacune a déposé ses valises trop lourdes à porter. Nous avons ouvert nos petits tiroirs et laissé parler nos peurs, nos doutes et notre culpabilité. « J’ai vécu un accouchement horrible » « C’est terrible, je n’ai plus d’ambition, je veux juste rentrer à l’heure pour coucher mon fils » « Comment être sûre de faire bien ? » « Mon mari n’est pas un macho mais c’est moi qui ai dû faire des sacrifices en terme de boulot » « J’ai fait une dépression à la naissance de mon enfant »  et tant d’autres bribes de vies, lâchées comme des bulles de savon. Autour de nos tasses fumantes, nous vidons nos sacs pendant quelques minutes, sans jugement ni peur du regard de l’autre. Nous rions, nous nous consolons, nous nous invitons, nous nous aidons.

Et jamais nous ne parlons kermesse ou gâteau.