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vendredi 15 février 2013

Cerise


Pas de jeu d'écriture aujourd'hui, je n'ai pas eu le temps de m'en occuper. Il faut dire qu'en plus de mon boulot de rédactrice, de mon blog et du blog collectif d'écriture que j'anime, je me suis inscrite à un atelier d'écriture en ligne avec mes comparses Isabelle et Dom. Je n'ai donc pas pu trouver un peu de temps pour créer un jeu et y participer. En revanche, je vous propose de lire un texte que j'ai crée dans le cadre de cet atelier d'écriture en ligne. Je n'ai pas le droit de vous donner la consigne mais si ça vous inspire, libre à vous d'écrire un texte à partir du mien. Bonne lecture!

"Cerise attend son train dans une obscure gare de banlieue. Ses pieds dépassent un peu du bord du quai, moitié dans le vide, moitié sur la terre ferme. Elle les regarde sans vraiment les voir, les yeux dans le vague. Des chaussures informes, molles mais confortables, qui se laissent un peu aller. A l’image de sa vie.


Comme elle avait changé en un an seulement. Elle se revoit encore le premier jour de son nouveau boulot, ses escarpins carmins aux pieds, le rose aux joues et le cœur vaillant.  « C’est une provocation des chaussures pareilles » avait-il lancé. Elle ne savait si elle devait en rire ou en pleurer. Dans le doute, elle les avait rangées.

Son N+1. Ca lui faisait moins mal de l’appeler comme ça plutôt que par son prénom, ça mettait une distance chirurgicale et salutaire entre eux. Elle ne sait pas quand est ce que tout ça a basculé. Le jour où on lui a annoncé que ses 2 autres collègues étaient licenciés ? Quand on lui a progressivement retiré ses dossiers ? Elle ne s’en souvient plus, son cœur et son esprit, fatigués par tant de montagnes russes émotionnelles ont déclaré forfait.

Depuis, les jours ont filé, cotonneux, entre une indifférence insupportable et une proximité désarmante. Certains matins, elle avait des hauts le cœur et une boule dans la gorge rien qu’en sentant son after-shave bon marché en entrant dans le bureau. Les tempes qui cognaient et les dents serrées en devinant sa respiration derrière elle. Mais elle chassait alors tout cela d’un revers de la main, comme on éloignerait une mouche trop collante.

Il y a des signes qui auraient dû l’alerter pourtant. Son nez qui s’était mis à saigner, inopinément. Comme si son animalité avait pris le dessus et que son corps parlait à sa place. Mais même à cela elle s’y était faite et finissait presque par être fascinée par ce flot d’énergie vitale qui jaillissait d’elle. Elle était donc vivante.

Parfois, assise sur les toilettes, elle observait pendant de longues minutes ces taches grenat éparses sur un mouchoir en papier, comme on tenterait d’analyser un énigmatique test de Rorschach. En se relevant, elle croisait alors sa silhouette fantôme dans le miroir, flottant dans des vêtements trop amples.

Elle n’avait plus rien à voir avec la Cerise des débuts, ce fruit charnu et écarlate qui sent bon le printemps et les lendemains qui chantent. Desséchée, délavée, comme tabassée de l’intérieur, elle ressemblait plutôt  à une figue flétrie, soldée sur l’étal d’un primeur.

Sur le quai, les pieds à moitié dans le vide, elle ferme les yeux. Même l’intérieur de ses paupières est vermeil, comme si son corps tout entier lui envoyait un message. Tu es vivante.

« Attention Madame, ne vous penchez pas trop ». Une petite fille habillée de pied en cap comme le chaperon monochrome, l’observe, un panier à la main. Elle lui fait un signe de la main pour lui demander de reculer.

Une seconde après, le train arrive alors en trombe, dans un larsen tonitruant de rails qui crissent.

Dans le reflet de la vitre,  elle aperçoit le visage d’une autre Cerise, qui l’a échappé belle.
Mais plus aucune trace du petit Chaperon.

Il va falloir combattre ses mauvais démons seule désormais."