> La "chick lit" est-elle à jeter à la poubelle?

jeudi 14 février 2013

La "chick lit" est-elle à jeter à la poubelle?




Hier, l’auteur du blog « caracteresep », m’a demandé mon avis au sujet de la « chick lit » (littéralement « lecture de poulette »), ce genre littéraire écrit par des femmes pour des femmes. Les parfaits représentants de cette tendance née aux Etats-Unis sont « Le diable s’habille en Prada » ou encore « Le journal de Bridget Jones ».

En me promenant à la Fnac dernièrement, j’ai pu constater l’importance du phénomène, un rayon entier lui étant consacré. Les couvertures, comme les intrigues, sont un concentré de stéréotypes : des talons hauts, des rouges à lèvres et des héroïnes dont le but ultime dans la vie est de rencontrer un mari riche, entre 2 séances de shopping.

Cependant, j’ai beaucoup plus de mal à critiquer ce genre littéraire plutôt qu’une publicité sexiste. La première raison, c’est que je n’en ai pas lu un seul. La deuxième, c’est que je suis très mal à l’aise avec l’élitisme intellectuel qui balance d’un revers de main dédaigneux Levy, Musso et la chick lit dans la grande poubelle de la littérature. En tant que fille de libraire, je me dis que lire un livre, quel qu’il soit, c’est déjà une bonne chose en soi. Naïvement, j’imagine que ce genre d’ouvrages accessibles redonnera peut être à certains le goût de la lecture et leur mettra le pied à l’étrier vers d’autres genres. Je ne jugerai donc ni n’accablerai les lecteurs, d’ailleurs qui suis-je pour m’ériger en grande prêtresse du bon goût littéraire ?

En revanche, je suis plus critique à l’égard des éditeurs, qui, attirés par le profit que représente cette audience féminine, manquent cruellement d’imagination. C’est tristement flagrant dans le monde de la bande-dessinée : pour une Pénélope Bagieu, combien de sous-illustratrices, plus ou moins douées ? Combien d’ouvrages débordant de fifilles en Louboutins bouffeuses de macaron ? La « BD girly » a désormais envahi les rayons et les éditeurs se frottent les mains quitte à faire fi de l’exigence de qualité dont ils devraient être garants. Et à laisser de côté des projets moins rose bonbons mais pourtant intéressants.


Tanxxx, auteure de bande dessinée, l’explique très bien sur son blog dans ce billet de 2011 mais toujours d’actualité : « Je suis furieuse de voir tous les jours, TOUS LES JOURS, une nouvelle nana qui gribouille sortir un bouquin. Un livre : un éditeur, un maquettiste, avec un peu de chance un correcteur, avec beaucoup un chef de fab, du papier, de l’encre, un imprimeur, un distributeur, un libraire, un client, tout ça pour un machin strictement dénué d’intérêt. Ho bien sûr, si ce genre de truc permet d’éditer à  côté des bouquins ambitieux, plein d’invention, beaux, intéressants, drôles, fins, OK, pas de problème ! Mais non. Non. On cherche encore la nouvelle Margaux Motin à  publier, on en a rien à  foutre des bouquins. Strictement rien à  foutre. On est là  pour vendre un produit bas de gamme à  des clients bas de gamme. Toujours, toujours, ad nauseam. et de vrais auteurs crèvent la dalle à  côté, crèvent de faire des trucs intéressants, parce que c’est “pas assez linéaires”, ou “pas assez joyeux”, ou “trop tordu”, ou que sais-je encore ».


Cette « girlysation » de l’édition est assez symptomatique : il y a 2 semaines, une réédition anniversaire de « The bell jar » (« La cloche de la détresse ») a elle aussi fait les frais de cette ripolinisation rose bonbon. L’ouvrage n’a pourtant rien de « Sex and the city », entre troubles mentaux et tentatives de suicide, avec, en fond l’Amérique des années 50. L’éditeur américain a néanmoins jugé bon de relooker la couverture façon chick lit sans doute pour attirer de nouvelles lectrices : on peut y voir une jeune femme aux ongles rouges et à la bouche écarlate se repoudrer le nez, très loin de la couverture d’origine. Et surtout du contenu du livre. Les réactions n’ont pas tardé à pleuvoir sur Twitter : « Hideux » « Une insulte envers toutes les femmes » «  Mon Dieu. Comment est ce qu’ils ont pu faire ça ? Est ce qu’au moins ils l’ont lu ? » .

Le site Jezebel est tout aussi cinglant « Si Sylvia Plath ne s'était pas déjà tuée, elle l’aurait probablement fait si elle avait vu la nouvelle couverture de son seul roman. Pour un livre traitant de la dépression clinique d'une femme, exacerbée par les stéréotypes de genre auxquels on lui demande d’adhérer et ses choix de vie limités en tant que femme, il est stupide de représenter une pin-up prétendue rétro en train de se maquiller ».


Cette « girlysation » de l’édition s’étend désormais à tous les domaines, même les super-héroïnes en font les frais ! Marvel vient ainsi de sortir « Le journal de She-Hulk », façon chick lit! L’éditrice affirme «qu’il est temps d’explorer ce qui arrive aux super-héroïnes quand on les transpose dans des romans féminins traditionnels ». Ce qui donne des récits pour le moins surréalistes : « She-Hulk grimpe les échelons professionnels le jour, combat les méchants et sauve le monde la nuit, tout en cherchant l’homme idéal qui ne se formalisera d’une petite amie très grande et verte ». Même les super-héroïnes sont soumises à des injonctions irréalisables !

Que de défis pèsent sur les frêles épaules de nos super-héroïnes de chick lit (et indirectement de leurs lectrices) : sauver le monde, gravir les échelons professionnels, se marier…et rester mince. Une récente étude a en effet démontré que la chick lit pouvait déformer l’image de soi et créer des complexes. Les chercheurs de Virginia Tech ont mis en évidence que la lecture de livres où l'héroïne se préoccupe constamment de son poids avait des incidences sur l’estime de soi. Ils se sont basés sur « Something borrowed » d'Emily Griffin, et « Dreaming in black and white » de Laura Jensen Walker, pour arriver à leur conclusion dans leur étude intitulée "Ce livre me rend-il grosse ?" 

La chick-lit est-elle donc à jeter à la poubelle ?  Dans une interview, Kathy Lette, auto-proclamée inventeuse de ce genre littéraire, estime que les éditeurs vendent tout, n’importe quoi et n’importe comment sous l’étiquette chick-lit. « Ces dernières années, le marché a été inondé par des romans de seconde catégorie, où des héroïnes en Wonderbras se contentent d’attendre désespérément leur chevalier en costume trois-pièces Armani ».

Mais les lectrices ne semblent pas dupes : selon « The Bookseller », la chik lit a connu au Royaume Unis une baisse notable des ventes de 10% en moyenne, avec des chutes vertigineuses pour certaines auteures (entre -40 et -70%). 

Et si on faisait confiance aux lectrices pour faire le tri entre le bon grain et l’ivraie?