> Peut-on faire de l'antisémitisme sans le savoir?

dimanche 10 juin 2012

Peut-on faire de l'antisémitisme sans le savoir?



En général, je me refuse à débattre sur Twitter des sujets en « isme » : antisémitisme, sionisme, racisme, féminisme…Impossible de pouvoir discuter sereinement et de façon exhaustive  en 140 caractères. J’ai essayé et la synthèse extrême ne s’accorde pas avec la nuance, surtout quand il s’agit de sujets épidermiques et chargés d’affect comme ceux-ci.

Ce qui ne m’empêche évidemment pas de tweeter des liens sur ces thématiques et d’expliquer ensuite ma pensée en détail sur mon blog, par mails interposés ou même de visu.

C’est lors de mes recherches quotidiennes sur l’actualité des femmes que je suis tombée sur cet article nauséabond dont le titre à lui seul est un tout un programme « les femmes juives assument de plus en plus leur nez ». On y apprend ainsi que  « Pendant longtemps, les jeunes filles juives américaines ont eu recours à la rhinoplastie pour gommer leur nez, généralement trop large » et que « Dans le passé, les juives voulaient se mêler à la foule et cherchaient donc à effacer les traces physiques de leurs origines. ».  Pour se dédouaner et sans doute ne pas être accusé d’antisémitisme, le site cite une actrice américaine, Lea Michele, qui « assume ses marques d’origine » en déclarant « j’ai toujours été fière de mon nez juif ». Vous pensez qu’un site propageant de tels stéréotypes d ‘un autre temps est forcément orienté d’extrême droite ? Qu’il s’agit d’un magazine confidentiel ? Pas du tout, il s’agit de « 7 sur 7 », un site d’information belge (connu pour ses informations trashs) et ayant pignon sur rue.

Est-il besoin de rappeler que le « nez juif » comme toute autre caractéristique physique (doigts crochus, grosses lèvres) est un mythe ? Que ces particularités avaient été déterminées afin de faire croire qu’il était possible d’identifier les juifs en vue de leur extermination ? Et que cette construction de l’esprit a conduit de nombreuses jeunes filles juives à procéder à une rhinoplastie ? Pourtant, les études anthropologiques de Maurice Fishberg ont bien prouvé vers 1900 que le nez « sémite » n'est pas particulièrement « juif » et que 30 % de la population non juive de la région alpine en Allemagne avait ce type de nez.

Je ne pensais pas avoir besoin de préciser tout cela en m’adressant sur Twitter à mes followers. Pourtant, j’ai eu tort.

Vendredi, j’ai tweeté l’article en question avec ce commentaire :


Suite à ce tweet explosif, j’ai eu de nombreux retours de personnes de tous horizons, se disant outrés par ces stéréotypes nauséabonds.

Puis j’ai vu cet article repris par une personne sur Twitter, sauf qu’entre temps mon commentaire outré a mystérieusement disparu, donnant une teneur toute différente au message « Rhinoplasties chez les femmes juives aux #USA en baisse de 37%...! ». 

Plus aucune notion d’indignation, juste une pseudo-information livrée brute. Suite à ce tweet, une autre twitta nous écrit à toutes les deux « c’est pas un peu fondé sur un poncif antisémite ? ». Immédiatement, je lui réponds que c’est que sous-entendait mon message d’origine mais qu’il a mystérieusement disparu. 

Je m’attendais à ce que la twitta l’ayant posté s’explique à ce sujet. Je n’avais aucune crainte à son égard : c’est une personne que j’apprécie beaucoup virtuellement, cultivée, travaillant dans les médias et avec qui j’ai souvent échangé. Qu’elle n’a pas été ma surprise en lisant sa réponse (et celles qui ont suivi).













 (Je vous passe les échanges au cours desquels nous lui expliquons qu’il n’existe pas de physique juif ainsi que les différences entre religion et ethnie. Je lui précise aussi que je ne fais pas de concurrence mémorielle entre la shoah et l’esclavage, exercice dans lequel Dieudonné excelle). J'ai oublié de lui préciser qu'on peut être noir et européen, en dépit de sa classification.

Quelques heures après, sa réponse tombe:



 Ok, donc affirmer qu’il n’y a pas de physique juif c’est être de mauvaise foi. Déclarer que le physique des juifs a servi à leur identification en vue d’un génocide c’est une énormité. Parler de nez juif ça n’a rien d’antisémite.

Pourtant, on peut faire de l’antisémitisme sans le savoir, même en condamnant l’holocauste. La preuve en est.

Venant d’une personne non éduquée, j’aurais pris ça pour de l’ignorance crasse. Ce qui est effrayant, c’est que ces propos émanent de quelqu’un de cultivé, travaillant dans les médias de surcroit, et qui n’a donc aucune excuse pour propager ce genre de stéréotypes nauséabonds.

Depuis hier, je suis toute à ma stupéfaction et à ma déception . Tout comme je l’avais été  du hashtag #jecherchedutaff détourné en défouloir antisémite. Sauf que dans ce cas présent, les utilisateurs avaient peut-être l’excuse de la jeunesse et de l’ignorance.

Je me demande aussi rétrospectivement où je me suis trompée : j’estimais beaucoup cette personne et j’ai habituellement  beaucoup de nez (sans mauvais jeu de mot !) pour sonder l’âme de mes contacts virtuels. C’est la première fois qu’il m’arrive une telle déconvenue. Pourtant, je ne l'ai pas unfollowée suite à cet épisode. J'attends une explication, qui ne viendra peut-être jamais.

En jetant un coup d’œil à l’article de « 7 sur 7 » ce soir, je découvre que 2 commentaires le condamnent et que 46% des lecteurs le trouvent inquiétant. Maigre consolation.