> A-t-on le droit de se revendiquer "geek" quand on est une femme sur Twitter?

dimanche 2 octobre 2011

A-t-on le droit de se revendiquer "geek" quand on est une femme sur Twitter?


Le mois dernier j’écrivais un article sur le site Nouvel Obs + qui traitait de l’influence des femmes et de la façon dont elles s’auto-sabotaient sur le net. Le point de départ de cette étude à été mon étonnement en constatant que seules 14 femmes figuraient dans le top 100 Klout des personnes les plus influentes.

J’ai pris comme terrain d’investigation les bios de 539 followers (abonnés à mes tweets) et les résultats ont été à la hauteur de ce que je pressentais :

- Les femmes semblent donner davantage de détails personnels que les hommes et donc professionnalisent moins leurs bios : le pourcentage d’utilisateurs masculins mentionnant des détails de leur activité professionnelle (53%) est supérieur à celui des utilisateurs féminins (43%)

- Les utilisateurs qui se définissent comme « experts » sont à 85% des hommes

- Ce sont les femmes qui donnent le plus de détails concernant leur vie maritale (célibataire, mariée, divorcée, mère) (78% des utilisateurs mentionnant ces informations dans leur bio sont de sexe féminin)

- Quand les femmes utilisent des adjectifs positifs pour se définir (4% d’entre elles), c’est le qualificatif "curieuse" qui revient 6 fois sur 10 ! Vue l’ambivalence du terme, on ne sait définir avec précision s’il s’agit de l’acception "qui est avide de savoir" ou "qui cherche à savoir des choses qui ne la regardent pas", la curiosité étant, selon la sagesse populaire, un vilain défaut ! Par ailleurs, là où un homme se définira comme "bosseur", une femme se décrira comme "workaholic". Une nuance qui a son importance…

- Le pourcentage d’utilisateurs mentionnant un ou plusieurs adjectifs négatifs dans leurs bios sont à 96% des femmes

Alors que les femmes sont les « bonne élèves » du web (elles sont plus présentes et actives sur les réseaux sociaux que leurs homologues masculins) elles semblent intérioriser les stéréotypes et s’y conformer (médias sociaux = geek = technique = domaine de prédilection des hommes).

Cet article a très bien été accueilli et relayé par les 2 sexes et j’ai eu l’agréable surprise de voir les bios de mes homologues féminines se modifier de façon positive au fil du temps. Je reste persuadée que les mots ont un poids sur notre vision du monde et même si ces changements sont infimes, c’est aussi de cette façon que l’on contribue à faire évoluer les mentalités.

Qu’elle n’a donc pas été ma surprise en me connectant à Twitter hier soir de voir ma TL envahie de messages haineux provenant d’un groupe de 4 personnes. Aussi courageux que des mecs en bande attaquant une femme dans une rue sombre, ils estimaient que je méritais « le viol collectif » suivi d’un « bain d’acide ». L’objet du délit ? J’ai osé me déclarer « geek » dans ma bio (alors que selon eux je ne le suis pas. Je précise que ces individus ne me suivent pas sur Twitter donc je ne sais pas sur quoi se base leur appréciation. Facteur aggravant, j’y associe le qualificatif « féministe » (« les féministes c’est des cons »). Devant ce bel exposé transpirant l’intelligence, j’ai décidé de bloquer ces dégénérés, « don’t feed the trolls » comme dirait l’autre.

Certains vont me dire que ce sont des blagues de potaches sans importance, qu’ils ont voulu provoquer un clash pour passer le temps. Certes. Cependant, en regardant plus attentivement les bios de ces décérébrés, on peut se rendre compte qu’ils ne sont pas anonymes, qu’ils sont éduqués et jeunes (l’un d’entre eux est encore en stage). Et qu’ils lancent des attaques d’une violence disproportionnée dans un total sentiment d’impunité. Se seraient-ils permis de tels débordements si j’étais un homme ? J’en doute. Pourtant la gent masculine use (et parfois abuse) de qualificatifs valorisants, parfois à la limite de l’absurde (ex :« serial entrepreneur » pour un chef d’entreprise ayant essuyé des dépôts de bilan à la chaîne) sans subir de tels assauts.

Mon outrage suprême, au-delà du fait d’être féministe a été de m’auto-déclarer « geek ». Car il faut le savoir, dans cette caste ultra-testostéronée, on reste entre pairs (et paires). Raison pour laquelle, d’après cette étude, 87% des contributeurs sur Wikipédia sont des hommes.

Alors qu’on pourrait penser que le caractère participatif du site, ouvert à tous, encouragerait l’engagement des femmes, il n’en est rien. «A cause de ses premiers contributeurs, Wikipedia a beaucoup de points communs avec les geeks hackers hardcore, analyse Joseph Reagle, du Berkman Center for Internet and Society à Harvard. Ce qui inclut une idéologie réfractaire à tout effort d’imposer des règles ou des buts comme la diversité, voire une idéologie décourageant les femmes». Une ancienne contributrice du site témoigne dans les commentaires d’un article de Rue 89 : «Et puis il y a la communauté Wikipédia. Les censeurs de cette "encyclopédie" "libre". Ceux qui vont exercer une censure et expliquer pourquoi, d'une page à l'autre, ce sont les mêmes clichés qui reviennent, les mêmes voix qui s'expriment. On les a déjà décrits, ces censeurs. Blanc, jeune, souvent dans le secteur de l'informatique, quasi-toujours de sexe masculin.» «Et ce n'est pas parce qu'ils sont d'une nature particulièrement mauvaise, ou qu'ils mettent des barrières que les femmes n'intègrent pas cette communauté. C'est juste qu'une petite communauté homogène va naturellement se reproduire à l'identique


Cette sous-représentation des femmes sur Wikipédia vous choque ? Sachez qu’il n’est que le strict reflet de la réalité en dehors du net.
En effet, selon les chiffres de l’organisation OpEd Project, un taux de participation des femmes de 15% se retrouve aussi au Congrès ou dans les pages «Tribunes» du New York Times ou du Washington Post.

Alors, à vos claviers citoyennes !