> La jupe, un accessoire de mode pas comme les autres!

mardi 11 octobre 2011

La jupe, un accessoire de mode pas comme les autres!


(Pas trop le temps de bloguer ces derniers jours alors je recycle!Voici l'article qui m'a permis de gagner le concours d'écriture l'année dernière sur l'e-magazine Suite 101!)

La jupe, c’est loin de n’être qu’une histoire de chiffons. Au fil des siècles, elle a été tout à tour symbole de soumission et de libération féminine. Aujourd’hui, les jeunes femmes des cités et d’ailleurs la brandissent comme l’étendard d’une féminité assumée et revendiquée. Certains économistes se fient même à la longueur de leur ourlet pour prévoir des crises économiques !

Retour sur l’épopée d’un vêtement pas comme les autres.

La jupe : une histoire pas cousue de fil blanc

La jupe (de l'arabe joubba pour long vêtement de laine) est un vêtement fixé au niveau des hanches ou de la taille pour couvrir tout ou une partie du bas du corps sans division pour chaque jambe et sans qu'en principe les bords inférieurs soient refermés. Même si dans l’Antiquité, les hommes portaient la tunique et la toge, le terme désigne en Europe un vêtement exclusivement féminin depuis 1672 : il constitue donc un élément premier de distinction de genre. « Dès le Moyen-âge, il est plus facile de montrer sa gorge que ses jambes. Car la poitrine (le sein maternel ?) appartient à la partie haute et « noble » du corps. Contrairement aux jambes, qui renvoient au bas « honteux », au sexe. » explique l’historienne Christine Bard . Cette différence sexuée établit une hiérarchie entre les genres : l’une des vocations du vêtement féminin est avant tout d’entraver le mouvement (robe fuselée resserrée dans le bas, harnachement des sous-vêtements, du corset au porte-jarretelle) et donc de maîtriser les femmes. Les hommes se sont toujours octroyés des vêtements plus faciles à porter comme le pantalon, devenu symbole de pouvoir. A cette volonté de contention, s’associe paradoxalement la symbolique de l’ouverture du sexe féminin. En effet, jusqu’au 20ème siècle, les femmes ne portaient pas de sous-vêtements mais des jupons superposés. Une évolution se produit à la fin du XIXème siècle avec l’essor du cyclisme, les progrès de l’hygiénisme et le désir de libération, traduit par la naissance du mouvement féministe. Les femmes se sont alors mises à porter des culottes fendues. Puis, dans les années 1920, la culotte fermée s’est généralisée et le pantalon a cessé d’être un symbole de masculinité dans les années 1960. Les femmes se sont alors libérées en ayant le choix de porter soit le pantalon, soit la minijupe. Aujourd'hui encore, ce choix n'est pas partout possible, puisque certaines professions exigent le port obligatoire de la jupe. Ainsi, c'est seulement en 2005 que les hôtesses d'Air France ont gagné le droit au pantalon, avec la collection de Christian Lacroix. De même, une ordonnance de 1800 qui n’a toujours pas été abrogée, interdit encore aujourd’hui aux femmes de s’habiller en homme.

Le paradoxe de la jupe : autrefois aliénation, aujourd’hui revendication

Ironie de l’histoire, alors que les femmes se sont battues au fil des siècles pour se libérer de l’entrave de la jupe et de sa symbolique de domination, les jeunes générations la brandissent aujourd’hui comme le symbole du droit à la féminité. Dès 2003, l’association « ni putes ni soumises » a mis en évidence la symbolique de la jupe, désormais interprétée comme un signal de disponibilité sexuelle et une provocation permanente. Par conséquent, beaucoup de jeunes filles ont renoncé à la porter et pas seulement dans les cités. L’initiative de la « journée de la jupe et du respect » a d’ailleurs vu le jour dans un lycée catholique d’Etrelles, à 40 kms de Rennes. Depuis, trente établissements en 2009 ont décidé d’en faire un moment d’expression et de création sous la forme de spectacles – rap, danse, photographie. En mars 2009, enfin, la fiction a rejoint la réalité avec le film de Jean-Louis Lilienfeld« La journée de la jupe ». Pour Isabelle Adjani, le personnage de la prof qui prend en otage sa classe « porte sa jupe comme un symbole de révolution, car le pantalon est devenu une armure, un voile pour les filles des cités ».

La théorie de l’ourlet ou comment les jupes sont les nouveaux oracles de l’économie

Véritable objet politique, la jupe serait également devenue un baromètre économique, si l’on s’en réfère à la « théorie de l’ourlet » ! Elaborée par le très sérieux économiste Georges Taylor dans les années 20, la « hemline theory » avance que la prospérité d’un pays se mesure à l’aune de la longueur de ses jupes : plus elles sont courtes, meilleure est la santé économique ! Etonnant quand le bon sens voudrait qu’en cas de crise, on économise le tissu et qu’on préfère la mini-jupe ! C’est justement l’inverse d’après Georges Taylor : ainsi dans les années 20, période prospère, les jupes se portent au-dessus du genou ce qui est très court pour l’époque. Après la crise de 29, elles rallongent considérablement et les jambes disparaissent sous de longues étoffes. Les années 60, quant à elles, voient naître la consommation de masse, l’explosion du prêt à porter et … de la mini-jupe! Nouveau revers dans les années 70 et dégringolade de l’économie : les hippies portent la robe longue et la mini-jupe n’est plus qu’un lointain souvenir. Harold Koda, conservateur en charge de l'Institut du Costume du Metropolitan Museum à New York, explique ainsi le phénomène : « Tout grand créateur a son doigt sur le pouls de la société. Et quand vous êtes en proie à l’abattement et au pessimisme, il ya une tendance à se couvrir - qu'il s'agisse de vêtements à manches longues, jupes longues ou des collants opaques." Quand on regarde les vitrines des magasins cet automne, regorgeant de jupes sous le genou et de tailleurs austères, on a du mal à se dire que la crise économique est derrière nous !

La jupe est loin d’être un simple accessoire futile : il questionne chacun sur les frontières entre le masculin et le féminin, jalonne l’histoire des femmes et donnent le pouls de notre société. Pas étonnant qu’un livre lui soit consacré (« ce que soulève la jupe » de Christine Bard) et qu’Alain Souchon, lui ai dédié une chanson (« Sous les jupes des filles »). Et si le monde tournait plus rond grâce à leur volants et leur froufrous, comme le disait poétiquement François Truffaut ? “Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie”.