> A un poil près

mercredi 22 juillet 2015

A un poil près

Depuis une semaine, j’ai un nouveau tic : j’observe mes sourcils plusieurs fois par jour.

Et je soupire.  Trop clairsemés, trop fins, trop dissymétriques.

Manquait plus que ça. Comme si je n’avais pas assez de complexes entre la cellulite incrustée, les cheveux qui frisent, la fesse molle ou le ventre pas assez ferme.

Comme si l’industrie de la cosmétique ou les magazines féminins ne nous donnaient pas assez de fil à retordre en nous inventant de toutes pièces de nouvelles parties du corps à contrôler et à transformer : vos aisselles sont-elles assez belles ? L’arrière de vos genoux est-il assez sexy ?

Pourtant, jusqu’ici je ne m ‘étais jamais vraiment préoccupée de mes sourcils, aujourd’hui centre de mon attention. J’ai commencé à les épiler assez tardivement et n’enlevais que le nécessaire. Dans mon ancien quartier, je me rendais parfois chez l’esthéticienne en bas de la maison, une indienne adepte de l’épilation au fil.

Simple, rapide et surtout garanti sans conversation inutile puisque le fil qu’elle tenait entre les dents l’empêchait de parler.

Mes sourcils vivaient leur vie tranquillement, et moi avec, jusqu’à la semaine dernière.

Alors en vacances en Normandie, je décidais pourtant d’aller rendre visite à un institut de beauté après avoir réalisé que j’avais oublié ma pince à épiler. Cela faisait bien des années que je ne m’étais plus rendue dans ce genre d’endroit. J’ai donc poussé la porte du premier venu sans me poser davantage de questions. Ca serait l’occasion d’avoir au mojns 15 minutes de tranquillité et de sérénité, m’étais-je dit alors, après 2 semaines passées non-stop avec les enfants. La suite de l’histoire allait me prouver le contraire.

En guise de comité d’accueil de notre « Vénus beauté » version normande, une Micheline Presle sous Prozac me mit immédiatement dans l’ambiance. « Pfff, Madame Michu, ça fait bien la troisième fois que vous m’appelez pour me confirmer votre épilation du maillot, oui c’est bien noté » souffla la patronne de l'institut dans son combiné avant de raccrocher violemment.

« C’est pour une épilation des sourcils » lançai-je avec un grand sourire avant de faire tomber 2 boîtes d’huile satinée pour le corps (un présage sans doute, j’aurais dû alors écouter mon instinct et faire demi-tour).

D’un pas alerte (ou nerveux, de dos je n’ai pas su deviner), mon hôtesse me conduisit alors dans une pièce plutôt spartiate éclairée par des néons blafards : y trônaient un lit ressemblant à une table d’examen et un appareil d’amincissement fantômatique caché sous une bâche.

Au mur, des tarifs datant de 2012 n’inspiraient pas vraiment confiance, d’autant que certaines prestations semblaient avoir été barrées d’un coup de crayon vengeur.

Je m’allongeais pourtant, bien décidée à profiter de ce moment rien qu’à moi loin de « mamaaans ! » qui avaient ponctué mes dernières journées. Les yeux fermés, offerte, je souriais béatement quand Micheline Presle me ramena brusquement à la réalité : « Oh la la mais vos sourcils ça va pas du tout. Y a des trous, surtout de ce côté là. Et puis ils ne sont pas du tout symétriques. Tenez, regardez, là et là ». Le miroir grossissant dans une main je scrutais mon visage, coupable, découvrant pour la première fois ma laideur sourcilière et la dissymétrie de mon regard.  

Je ressentis alors le même coup au coeur que lorsqu'une de mes copines d'école me demanda d’où venait l’accent de ma grand-mère. Mamé, un accent ? Oui, elle avait un accent roumain à couper au couteau mais je ne m’en étais jamais rendu compte avant que cette étrangère ne me le fasse remarquer.

« Vous les épilez vous-même c’est ça ? » poursuivit Micheline Presle sans pitié pour mes réminiscences enfantines. « Euh oui ça m’arrive » répondis-je la mine contrite, comme une petite fille prise la main dans le sac.

«Bon ben je vais faire de mon mieux » lança-t-elle avant de se pencher sur moi, très concentrée. 

« Pfff y a des poils sous la peau, c’est parce que vous les épilez vous-même ça. Oh la la, oh mince désolée, aujourd’hui c’est vraiment une journée pourrie, je rate tout ». « C’est pas grave du tout, ça ne fait pas mal » répondis-je en souriant alors que cette saleté de Micheline venait de me renverser de la cire chaude sur la paupière et sur les sourcils. 

La cire chaude, y a vraiment que dans les films sado-maso que ça fait monter au 7ème ciel pensai-je en essayant de prendre l’air le plus détaché possible.

« Bon ben voilà, j’ai fait ce que j’ai pu » me dit-elle enfin en me tendant le miroir grossissant.

Je découvris alors mes sourcils comme je ne les avais jamais vus : épilés façon Loana période Loft Story (forcément, il n’y avait pas de trous puisqu’il n’y avait presque plus de sourcils) et écartés d’au moins 4 cms, me donnant l’air aussi éveillé et intelligent qu’un veau fraîchement venu au monde.

Pour être à la hauteur de mon nouveau look, je répondis alors avec mon plus beau sourire niais, les lèvres entrouvertes :

« C’est parfait, merci ».

Puis je me suis félicitée de n’avoir pas tenté l’épilation du maillot : il ne manquerait plus que je ne me découvre à mon âge une dissymétrie pubienne!