> Quand Twitter s'indigne à peu de frais...

mercredi 2 novembre 2011

Quand Twitter s'indigne à peu de frais...

« La caissière de Cora sauvée par le web » « Quand Facebook fait plier la direction d’un hypermarché » « « soutenue par les internautes, la caissière ne sera pas licenciée », autant de titres qui reprennent de façon dithyrambique l’épisode qui a fait bruisser les réseaux sociaux ces derniers jours.

L’histoire a fait le tour du web : une caissière d’un Cora de Meuselle, élue au comité d’entreprise, avait été convoquée le 7 novembre dernier à un entretien préalable au licenciement par l’hypermarché qui l’accusait de vol. Son méfait ? avoir récupéré un ticket de caisse sur lequel figurait une réduction pour un hamburger. Très vite, le net s’est enflammé et a pris parti pour la caissière : la page Facebook de l’enseigne a été prise d’assaut (1638 commentaires à ce jour sur l’un des statuts) et le topic « Cora » s’est très vite retrouvé en « trending topic » sur Twitter (sujet le plus commenté). Finalement, devant la pression des internautes, la direction de Cora a fait marche arrière et a abandonné les poursuites à l’encontre de la salariée.

Lorsque j’ai entendu l’histoire la première fois à la radio, j’ai été révoltée mais en même temps soulagée que les médias se soient emparés de l’affaire. Si je n’étais pas active sur les réseaux sociaux, j’aurais été enthousiasmée par la tournure des événements et le joli conte de fées raconté par les journaux. Le net, souvent si décrié, réussissait à faire plier un grand patron en vibrant à l’unisson ! Pourtant, vue de l’intérieur, la réalité est un peu différente…j’ai vu en effet passer sur Twitter beaucoup de messages autour du sujet Cora : des appels au boycott, des jeux de mots foireux, des twitts « engagés » à base de « Cora tous pourris » ou même le numéro de téléphone de l’enseigne…Comme Twitter sait le faire pour tout et souvent n’importe quoi l’indignation était en marche …jusqu’au prochain sujet du jour (aujourd’hui l’incendie de Charlie Hebdo). En twittant leur bon mot ou leur coup de gueule, les « indignés » de Twitter s’acquittent ainsi à peu de frais de leur B.A sans trop d’implication, en ayant le sentiment de participer à une grande aventure humaine.

Mais dans la réalité, combien d’entre eux seraient prêts à en faire davantage, à s’impliquer dans leur entreprise pour lutter contre les injustices décriées à coup de tweets incendiaires? Pour avoir été membre du comité d’entreprise de mon ancienne boite, je sais d’expérience qu’ils ne seront pas nombreux. Alors que les préjugés autour des « syndiqués » ont la vie dure (planqués, feignants, grande gueule), étrangement personne ne se bouscule au portillon pour faire partie de la caste de ceux qui n’en rament pas lourd. Et pourtant, les injustices, exacerbées par la crise et la peur qui en découle, sont nombreuses, dans les petites entreprises comme dans les grands groupes. Il y a matière à s’indigner partout et tous les jours et de multiples possibilité de faire changer les choses à son petit niveau autrement qu’en tapant 140 caractères sur un clavier. D’expérience, je pourrais vous réciter le best of des excuses de ceux qui « voudraient bien mais ne peuvent pas » s’impliquer : pas le temps (c’est vrai que les représentants du personnel n’ont pas de vrai job à côté), peur d’être stigmatisé (pourtant on dit toujours que les membres du CE sont planqués), la liste est longue…

Ce comportement est symptomatique d’une posture typiquement française: alors que le livre de Stéphane Hessel « Indignez vous » s’est vendu à plus de 2 millions d’exemplaires, le mouvement ne décolle pas dans l’hexagone (seulement 10 000 participants d’après Libération dont 1000 actifs). En France, pays de la contestation par excellence, le nombre de salariés syndiqués ne représente aujourd’hui plus que la moitié de celui des années 80 et un tiers de celui des années 50. Actuellement, le taux de syndicalisation se situe autour de 8%, moyenne la plus faible des pays membres de l’OCDE. Il y aurait là de vraies raisons de s’indigner : comment faire contrepoids dans ces conditions ?

La réalité est bien moins photogénique que la belle histoire de la caissière sauvée par l’internet mondial, j’en ai bien conscience. S’impliquer nécessite plus que 140 caractères : du temps, de l’engagement, de la volonté. Mais c’est également une source d’accomplissement extraordinaire et une façon incomparable de donner un sens à sa vie. Please RT.