> Muriel Douru, l'auteure de la BD féministe répond aux accusations de lesbophobie

mercredi 27 août 2014

Muriel Douru, l'auteure de la BD féministe répond aux accusations de lesbophobie


NB : Cette interview fait suite à mon avant-dernier billet sur les brevets de féminisme.

Suite à ce post, j'ai essuyé de nombreuses accusations de lesbophobie pour avoir relayé la bande dessinée de Muriel Douru, même si j'avais pris soin d'en pointer les maladresses.

J'ai donc pris l'initiative de contacter Muriel pour qu'elle puisse nous donner son éclairage et que vous puissiez éventuellement lui transmettre vos commentaires.

Tout commentaire insultant ou diffamatoire sera bien évidemment supprimé.



Bonjour Muriel, qui es-tu? Peux-tu nous parler de ton parcours?

Bonjour Sophie et tout d’abord, mille mercis de me donner la possibilité de répondre au sujet d’un post dont le succès m’a complètement dépassé (échappé ?).

Je suis dessinatrice freelance depuis des années pour la mode, la papeterie, la décoration et l’édition. Par ailleurs, j’écris des livres (dont la plupart pour enfants) qui parlent tous d’homoparentalité et/ou d’homosexualité. J’ai été la première à le faire avec la sortie en 2003 de « Dis mamanS », un livre tout simple qui raconte les réactions des camarades de classe d’un petit garçon qui a deux mamans à la maison. Ce livre est resté dans un cadre confidentiel puisqu’il a été édité pas « Les Editions Gaies et Lesbiennes » (aucune maison d’édition jeunesse généraliste n’avait voulu de mon projet à l’époque) mais comme il fait partie des rares qui s’adressent directement aux familles homoparentales, je suis heureuse qu’il continue d’être diffusé de la même quantité chaque année, depuis plus de dix ans.

Ont suivi « Un mariage vraiment gai » (le livre qui a le plus « vieilli », tant au niveau du graphisme que du contenu puisque le mariage pour tous a été voté depuis), « Deux mamans et un bébé » (un récit autobiographique racontant l’éprouvant parcours vers bébé quand on est homo) et « Cristelle et Crioline » chez KTM (dans ce conte pour enfants une petite grenouille délaisse le crapaud qu’on veut lui imposer parce qu’elle est amoureuse… d’une autre grenouille).

Et enfin « L’arc en ciel des familles » qui sort dans quelques jours et dans lequel je décris tous les types de familles : de la famille nucléaire à homoparentale, en passant par les familles recomposées, mixtes, composées de deux mamans, deux papas ou plusieurs parents. Je suis très fière de ce nouveau projet- réalisé en collaboration avec Jérémy Patinier mon éditeur Des Ailes sur Un tracteur- car je crois qu’on n’est jamais allez aussi loin dans la description de la diversité des familles, en utilisant les « mots vrais » (GPA, PMA, coparentalité, etc…).

Comment en es-tu venue à écrire cette BD qui a eu énormément de succès sur le net?

J’avais été très choquée de découvrir ce Tumblr consacré à des femmes qui se déclarent hostiles au féminisme. A mes yeux c’est incompréhensible d’être une femme et de s’opposer à ce point à celles qui ont fait que nous sommes une génération libre et indépendante.

J’ai toujours été d’une nature « expressive », on pourrait dire une « grande gueule » ! Longtemps blogueuse (d’abord à l’écrit et de façon anonyme avant que mon blog ne devienne le livre autobiographique après avoir été repéré par un éditeur) puis à travers mes livres pour enfants, ma participation aux manifs (surtout pendant les débats liés au mariage pour tous) mais également sur les réseaux sociaux. C’est mon tempérament et j’ai décidé de l’utiliser à travers mon nouveau blog illustré, très inspiré du style de Pénélope Bagieu, Diglee ou Margaux Mottin (pour ne citer que les plus célèbres) dont j’admire le coup de crayon drôle et pertinent.

Comme souvent quand j’écris un post sur mon blog, j’ai commencé à noter des idées, faire des croquis de ce que j’avais envie de dire en réaction à ce sujet et puis- comme pour le post sur le végétarisme qui a eu beaucoup de succès aussi-, j’ai passé une nuit blanche à le rédiger. A chaque fois, c’est un vrai soulagement d’exprimer et de mettre en images ce genre de pensées, comme si j’avais besoin de les partager pour qu’elles me libèrent un peu.

Comment as-tu géré cet engouement?

En réalité, ce qui m’a « sauvé » c’est que j’ai publié le post la veille de mon départ en vacances et Le Huffington Post l’a relayé le jour-même. J’étais dans l’avion quand j’ai commencé à découvrir que les messages pleuvaient ! Ensuite, je me suis retrouvée à l’étranger sans quasiment aucune connexion internet et je n’ai découvert qu’une semaine plus tard (grâce à un texto de ma sœur) que mon post avait été liké jusqu’à 110 000 fois sur Le Huffington ! C’est à ce moment que j’ai commencé à m’intéresser à ce qui se passait et découvert les critiques qui m’étaient adressées et pour le coup, heureusement que je n’étais pas connectée pour voir tout ça dans l’heure parce que c’était parfois violent.

 Comment gères-tu ces critiques?

Très mal, du fait justement de mon engagement pour la cause homosexuelle et depuis si longtemps. C’est un peu comme si on disait à Mélenchon qu’il fait le jeu de Marine Le Pen !!! Je pense qu’il ne dormirait pas de la nuit et qu’il se sentirait complètement incompris. Comme je l’ai déjà expliqué de ci, de là, je reconnais tout à fait les maladresses de mon post. Jamais je n’aurais imaginé qu’il aurait un tel succès ni qu’il serait autant partagé sinon, croyez-moi, j’aurais fait en sorte qu’il soit le moins propice à de mauvaises interprétations. Je l’aurais encore plus peaufiné bien que je suis certaine qu’au final, il y a toujours des grincheux pour chercher la petite bête.

Car entre nous, ce que je découvre aussi c’est que quoiqu’on fasse on est attaqué et internet permet l’expression de haine, de jugement, sous couvert d’anonymat. Sauf que ce qui est cocasse dans mon cas c’est que pendant des années j’ai reçu des agressions parce que j’osais parler de l’homosexualité aux enfants et que là, … on me reproche d’être homophobe !!! C’est le monde à l’envers.

Tu as également reçu des critiques concernant des aspects jugés problématiques de cette BD, notamment des accusations de lesbophobie et de racisme. Que souhaites-tu répondre?

Comme je suis lesbienne et visible depuis longtemps, j’ai l’impression de pouvoir me jouer des clichés liés aux homos, d’avoir le droit de les représenter d’autant que je pars du principe qu’ils ont toujours un fondement, qu’ils ne viennent pas « de rien ». Les lesbiennes très masculines existent, les très féminines et les couples Butch/Fem aussi, pourquoi serait-ce un problème de les dessiner ? Je trouve cette obsession du « non cliché » un peu curieuse car tout autour de moi existent des gens qui correspondent à l’idée qu’on se fait d’eux (le Gay maniéré par exemple) et d’autres qui sont… à l’opposé !

Ce n'est pas parce que je dessine une butch que j'ai un problème avec celles qui le sont ! On me reproche le « simplisme » de mon post mais cette interprétation l’est tout autant. Faudrait-il ne pas les dessiner parce qu’elles nuiraient à l’image des lesbiennes ? Pour ma part, je me fiche complètement que les gens soient comme ci ou comme ça, ce que je voulais dire à travers ce personnage c’est que je suis certaine que ces femmes « against feminism » ont ELLES un problème avec ça (elles sont toutes super féminines sur leur Tumblr) et qu’ELLES ne veulent pas être associées à cette image, ni à celle des Femen.

Et quand je m'interroge sur le fait que cette mère pourrait imaginer que son fils soit homo parce qu'il touche les paillettes de mon sac, il me semble évident que l'homosexualité potentielle des enfants est encore considérée comme une "angoisse" pour de nombreux parents, mais ce n'est pas parce que je pense que la réaction de cette mère était liée à ça que MOI j’ai un problème avec l’homosexualité !
L’homosexualité est encore très mal vue pour un paquet de gens (on l’a bien vu au moment des débats du mariage pour tous et je suis bien placée pour le savoir), ne faut-il pas le reconnaître et lutter contre en disant, comme dans mon post (qui me semblait clair du coup) : C’est quoi le problème ??? Lâchez la grappe aux petits garçons et aux petites filles !

De plus, il s’agit d’une BD et non d’une thèse et je n’avais aucune prétention d’être porte-parole de quoique ce soit, de parler du féminisme en profondeur. Au départ, c’est une réaction à ces femmes "against feminism" et on ne peut pas s'adresser à elles avec des phrases complexes et des subtilités alors que je suis certaine que leur problème face au féminisme se situe- justement- à un niveau très basique: féministe=pas féminine, féministe= mal baisée, féministe= lesbienne, etc... des idées auxquelles elles ne souhaitent pas être associées.

Enfin, dernière chose, je suis quand même éberluée de voir que certaines « féministes » me tombent dessus pour me reprocher mon « homophobie » (suffit de taper mon nom sur Google pour rigoler de cette insulte), mon « racisme » et au final, mon « anti féminisme ». J’ai finalement l’impression de comprendre pourquoi tant de gens en ont marre des féministes, parce qu’au final, j’ai la sensation que ce n’est jamais assez « bien » pour elles, qu’il y en aura toujours pour critiquer, disséquer la prise de parole des autres et dans mon cas, dénoncer un post qui pourtant, au vu de son succès, aurait pu leur faire plaisir.

D'après ce que tu as pu voir, ta BD a-t-elle eu un impact sur le changement de mentalités (des personnes qui ne se sentaient pas forcément féministes le sont devenues par ex?).

Encore une fois, je n’avais aucune prétention avec ce post et surtout pas celle de faire croire que je peux changer quoique ce soit. Je le pense encore plus depuis que je lis des interprétations de mon propos aux antipodes de ce que j’ai voulu dire !

J’ai reçu de nombreux messages extrêmement positifs et souvent de jeunes femmes qui m’ont dit avoir été touchées par mon post parce qu’elles avaient vécues les agressions de rue ou démarraient dans la vie active.

Je suis persuadée que la bienveillance est essentielle et qu’au lieu de se chercher des noises il faut être heureux de tout ce qui fait avancer la cause des femmes. L ‘idée principale de mon billet c’était de dire : ok, nous on a la chance de vivre heureuses et libres (et dans mon cas de femme mariée à sa compagne et mère d’une petite fille, je sais ce que ça veut dire !) mais beaucoup de femmes vivent encore dans des conditions dramatiques à travers le monde. D’ailleurs à ce sujet, je n’ai rien dit au sujet du racisme parce que les mots me manquent. Je n’y peux rien si les conditions de vie des femmes sont meilleures dans les pays développés que dans les pays en voie de développement, c’est une réalité qu’on ne peut pas nier et contre laquelle il faut se lever. Car si j’ai fait ce post c’est en pensant à elles et pas à mes copines qui comme moi, vivent leur vie tout à fait librement. Donc franchement, qu’on puisse me considérer raciste, ça me sidère.

Quels sont tes projets futurs? As-tu eu des propositions suite au succès de la BD?

Je suis en train d’en faire une version en anglais qui m’a été demandée par une association de féministes polonaises (je n’en revenais pas que mon post soit arrivé jusqu’à elles !) mais je me sens un peu « freinée » du fait d’avoir découvert cette polémique à mon retour de vacances. Je me pose la question de la pertinence d’une telle action si les réactions sont à l’opposé de celles que j’attendais ! Je revois chaque image l’une après l’autre et me pose des questions (dois-je virer l’image de la femme masculine ? mais aussi celle à vélo (qui m’a été reprochée aussi !) ? ajouter des explications archi-détaillées pour ne pas que les interprétations aillent dans le mauvais sens ?). Mais en même temps, je ne peux pas complètement « dénaturer » mon post qui a également plu/parlé à beaucoup !

Et sinon, j’attends avec impatience la sortie de  « L’arc en ciel des familles », les publications que je vais avoir aux éditions Fleurus et les nouveaux projets professionnels pour la mode et la déco qui m’attendent. J’ai la joie de faire un travail qui m’épanouit complètement et je reconnais ma chance.

Pour en savoir plus :