> Le bonheur est-il soluble dans les visuels inspirationnels?

jeudi 20 juin 2019

Le bonheur est-il soluble dans les visuels inspirationnels?


"Le spleen n’est plus à la mode, c’est pas compliqué d’être heureux" chante Angèle.

Du chief hapiness officer à tous les gourous du développement personnel en passant par les vendeurs de pelles (copyright Cyrille Frank) : tout le monde a compris qu’il y avait un potentiel de business fructueux derrière la promesse du bonheur. 

Vous me direz, ce n’est pas nouveau : depuis toujours, on a fait croire aux consommateurs que telle grosse voiture allait faire tomber les filles ou que tel robot ménager allait changer leur vie. Moulinex libère la femme, on connait tous cette rengaine.

Aujourd’hui, le glissement est furtif : la promesse ne réside plus dans la possession de l’objet (même si la finalité est la même, à savoir vendre) mais dans la seule quête dudit bonheur. Un bonheur accessible à chacun, pourvu qu’il s'en donne la peine. 

"Développement personnel", tout est dit. Comme on parle d’"employabilité" pour faire croire aux gens que leur carrière ne dépend que d’eux, qu’ils n’ont qu’à se former et se prendre en main pour trouver du travail (tout en évitant soigneusement de mentionner qu’il n’y en aura pas pour tout le monde) le bonheur n’est qu’une affaire de "développement personnel". Comme on développe un chiffre d’affaire ou sa petite entreprise, chacun est maître de faire grandir sa capacité à être heureux, comme un muscle, tout cela n’est après tout qu’une affaire de volonté. Ce libéralisme forcené qui s’attaque au plus profond de notre être, a, je trouve, quelque chose de terrifiant.

A titre personnel, cette injonction à être heureux me paralyse. Je sature de ces visuels dits « inspirationnels » qui pullulent sur le net: sous fond de soleil couchant ou de femme en position du lotus, s’écrivent en grosses lettres des phrases, souvent à l’impératif, nous enjoignant à oser, à croire,  à changer. Quelqu’un sur Twitter m’a objecté que ces visuels étaient très utiles et que s’ils m’agaçaient, je n’avais qu’à mieux paramétrer mes comptes. Le problème, c’est que, même avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrai y échapper tant ils sont omniprésents : du vendeur d’aspirateur à celui qui me promet de gagner des milliers de clients en un mois, tous utilisent ces images gnangnans bien moins anodines qu’elles n’en ont l’air. Comme les 1200 publicités auxquelles nous sommes exposés par jour, ces messages occupent notre temps de cerveau disponible de manière quasi-subliminale. 

Sois heureux et tais-toi. Sois l’artisan de ton bonheur. Sors de ta zone de confort. Et si, comme son nom l’indique, ma zone de confort me convenait?

Et si je n’avais pas envie de changer ? 

Ou tout simplement pas les ressources morales ou financières car souvent la prise de risque a un coût. Quant on traverse des périodes difficiles, ces phrases peuvent aider certains. Mais aussi être également une double peine pour la personne qui les lit : non seulement elle souffre mais elle culpabilise en se disant qu’elle ne doit son malheur qu'à elle-même.

Quant à leur utilité, je serais curieuse de savoir qui a changé de vie ou même le monde en lisant ces citations à l’eau de rose. Que ceux qui sont devenus des mères Teresa ou des Steve Jobs à la lecture de ces visuels inspirationnels lèvent le doigt.

Dans le monde du travail, c’est la même rengaine. Tous ces baby-foots et ces jus de fruits bios ne compensent pas les horaires de dingue, les organisations défaillantes ou l’absence de sens. Ils permettent juste de faire rester les salariés plus longtemps au travail en brouillant la frontière vie perso/vie privée. Et là encore, si tu es malheureux, tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même : tu n’avais qu’à aller voir le « Chief Hapiness officer ».

Il aurait guéri ton mal-être à coup de chouquettes ou de post-it en forme de cœur.

Elle est pas belle la vie ?

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